L'art d'écouter un concert


Les salles de concert classique sont devenues plus sacrées que les églises. Les gens se tiennent droits, silencieux, et s'étoufferaient plutôt que de se laisser aller à émettre des toussotements malencontreux. Tandis que ceux qui ont le malheur de se tromper de moment pour les applaudissements se font huer par leurs voisins, qui peuvent ainsi prouver à quel point eux sont des connoisseurs.
Bref, une soirée au concert est devenue une véritable punition, et seul un amour inconsidéré de la musique peut racheter un tel ennui.
Pourtant, ça n'a pas toujours été le cas. Nombreux sont les chercheurs qui ont écrit sur l'évolution sociologique des salles de concert, de l'époque classique à l'époque romantique, jusqu'à notre époque. Deux livres ont récemment paru à ce sujet:
“After the Golden Age: Romantic Pianism and Modern Performance” de Kenneth Hamilton et
“The Great Transformation of Musical Taste: Concert Programming from Haydn to Brahms” de William Weber, qui, comme les titres l'indiquent, explorent la façon et les raisons pour lesquelles le rituel des concerts classiques a changé.
Juste pour le fun, reproduisons ce petit bout de description d'une salle d'opéra parisienne avant la Révolution.

While most were in their places by the end of the first act, the continuous movement and low din of conversation never really stopped. Lackeys and young bachelors milled about in the crowded and often boisterous parterre, the floor-level pit to which only men were admitted. Princes of the blood and dukes visited among themselves in the highly visible first-row boxes. Worldly abbés chatted happily with ladies in jewels on the second level, occasionally earning indecent shouts from the parterre when their conversation turned too cordial. And lovers sought the dim heights of the
third balcony—the paradise—away from the probing lorgnettes.
En somme, pour ces aristo, écouter un concert dans le silence était considéré comme plouc. Il fallait montrer qu'on avait l'habitude de sortir et d'avoir des musiciens chez soi, et adopter une atitude blasée de bon ton.
Pendant le 19 siècle, les concerts eurent de plus en plus de succès, et prirent la formes de melting pots musicaux, où on mélangeait allègrement les mouvements de morceaux différents, sans souci d'unité rigide comme cela se passe de nos jours. Les gens se levaient, s'asseyaient continuellement, et n'hésitaient pas à applaudir quand ils trouvaient que le musicien se débrouillait particulièrement bien.
Le New Yorker rapporte une autre anecdote amusante, lors d'un concert de Liszt:

Once, when Liszt was beginning a performance of the “Kreutzer” Sonata with the violinist Lambert Massart, listeners began calling out “Robert le Diable!”—meaning that they wished to hear instead Liszt’s fantasy on themes from the Meyerbeer opera. Liszt acceded to the demand and launched into his “Robert”fantasy. Imagine what would happen today if, just as Maurizio Pollini was playing the first of Chopin’s Études, concertgoers were to shout, “ ‘Claire de Lune’! ‘Claire de Lune’!”

Peut-être que nos concerts classiques ont tellement changé, en réaction aux concerts "pop", où les codes sociaux permettent un registre d'attitudes beaucoup plus relax. Mais quand on va écouter de la musique classique, il faut le faire religieusement, les yeux fermés, comme si on vivait une sorte de transe métaphysique, une communion secrète avec le musicien, le compositeur, et le sens de la vie. Une attitude tout à fait impossible dans la fosse devant Madonna...

C'est marrant que dans une société où on insiste tellement sur l'interactivité, seule la musique classique ait ce statut de sacralité absolue...Serait-il temps de changer cette approche?





Commentaires

Tiens, par hasard, un article à ce sujet: http://www.telegraph.co.uk/opinion/main.jhtml?xml=/opinion/2008/09/14/do1409.xml
Unknown a dit…
hahaha c est super ton blog!
Unknown a dit…
je rebondis : sans parler des opéras au San Carlo de Naples, où l'on pouvait fermer les rideaux de sa loge pendant un acte un peu trop ennuyeux, pour se faire porter une glace (ces airs étaient surnommés Arie del sorbetto), jouer aux cartes, compter fleurette, et surtout plus si affinité.
Wagner et les romantiques ont détruit l'insolence et la fraîcheur du 18ème siècle.
ahah le coup de l'aria del sorbetto, je connaissais pas! tu parles que ça a disparu avec wagner, tu t'imagines, avec ses Niebelungen, ce serait devant une audience entière de rideaux fermés...l'opera del sorbetto!

(enfin ça ce sont mes goûts...)
Unknown a dit…
Et pas n'importe quel gelato : Une vanille-chocolat comme cerise sur le gateau ! Aller hop Wagner, trois petits tours dans ta tombe ;-)

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