Pitié et herméneutique ou: pitié, pas d'herméneutique
On m'a dit beaucoup de bien de ce spectacle, Pitié, issu de la collaboration Platel-Cassol (je ne l'ai pas encore vu), et rien que les descriptions me donnent l'eau à la bouche: "Avec pour fil conducteur la Passion selon saint Matthieu de Bach, que Fabrizio Cassol a délicatement réorchestrée et à laquelle il a greffé ses propres compositions mâtinées d’épices jazzistiques, manouches et latines, Alain Platel crée avec danseurs, musiciens et chanteurs un spectacle qui refuse l’étalage des virtuosités pour privilégier la force et la cohésion du groupe." (source ici) "Dans la continuation de son travail sur les Vêpres de Monteverdi, Fabrizio Cassol "relit" la Passion selon Saint-Mathieu de Bach. Il en sélectionne quelques chorales et arias, qu'il ré-instrumentalise à sa sauce, y met une part d'improvisation plus ou moins grande, et y ajoute des morceaux faits maison" (source ici)
Cependant je ne peux m'empêcher de penser à ce qu'Hannah Arendt disait, au sujet de la réécriture des "objets culturels" dans le contexte de la culture de masse. Pour résumer en deux mots son propos: dans la société du 19e, la culture était le fait des riches: le luxe des gens qui avaient le temps de penser à l'inutile. Elle était donc la marque d'un statut social élevé. Les objets culturels dans cette société-là étaient utilisés "comme une monnaie avec laquelle on pouvait s'acheter une position supérieure, ou acquérir un niveau supérieur dans sa propre estime".
En revanche, dans le contexte de société de masse, la culture n'est plus instrumentalisée, elle est dévorée: c'est un objet de consommation comme un autre, grâce auquel on occupe ses loisirs (le temps libéré du travail (vive les congés payés)). Et le problème qui se pose alors est le suivant: "L'industrie des loisirs est confrontée à des apétits gargantuesques, et puisque la consommation fait disparaître ses marchandises, elle doit sans cesse fournir de nouveaux articles. Dans cette situation, ceux qui produisent pour les mass media pillent le domaine entier de la culture passée et présente, dans l'espoir de trouver un matériau approprié. Ce matériau, qui plus est, ne peut être présenté tel quel; il faut le modifier pour qu'il devienne loisir, il faut le préparer pour qu'il soit facile à consommer". L'accroissement de la diffusion ne signifie pas que la culture se répande dans les masses, mais qu'elle se trouve détruite pour engendrer le loisir. Et la philosophe de terminer par ces mots très durs, verdict implacable:
"...le résultat n'est pas une désintégration, mais une pourriture"...
(H. Arendt, La Crise de la Culture, 1961)
Quand on observe les réactions du public de "Pitié!" d'Alain Platel, on peut y déceler de nombreuses réticences qui vont dans ce sens, une attitude puriste de: "touche pas à mon Bach!"
A tous ceux-là j'offre la réponse de ce bon vieux Gadamer: "Ce qui est fixé par écrit s'est détaché de la contingence de son origine et de son auteur". Par ces mots, le penseur allemand, figure centrale de l'herméneutique philosophique balaie toutes craintes... Ce qui est beau, c'est le dialogue herméneutique avec la tradition: il présente une occasion de rencontre fusionnelle entre les horizons de sens du passé (le moment de création de l'oeuvre) et du présent (le moment de réception de l'oeuvre). Cette rencontre est productrice de sens, puisqu'elle permet d'enrichir la tradition d'interprétations nouvelles, non connues à l'époque de sa création.
Ou bien, dans les mots de Ricoeur, le king de la paraphrase easy:
"On pourrait dire que dans les arts à deux temps le moment du sempiternel est dans le retrait du livret et du script, mais l'épreuve temporelle est dans la monstration. La capacité d'une monstration sans cesse renouvelée, comme étant toujours autre, quoique du même, constitue le lien entre le sempiternel et l'historique ; c'est peut-être là la marque temporelle la plus prégnante de l'œuvre d'art".

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