L'art est partout
Je viens de découvrir avec passion l'essai d'Yves Michaud intitulé "L'art à l'état gazeux" et je jubile parce que c'est exactement ce que je voulais exprimer dans le titre de ce blog, intuitivement bien sûr, et toute modestie égale par ailleurs.
Présentons-le en deux mots, Yves Michaud est un philosophe français qui s'est (entre autres) penché sur la crise de l'art contemporain. A ce propos, il a pondu un livre très intéressant en 1997: "La crise de l'art contemporain : Utopie, démocratie et comédie".
Présentons-le en deux mots, Yves Michaud est un philosophe français qui s'est (entre autres) penché sur la crise de l'art contemporain. A ce propos, il a pondu un livre très intéressant en 1997: "La crise de l'art contemporain : Utopie, démocratie et comédie".
Dans "l' Art à l'état gazeux", le philosophe proclame qu'après la crise de l'art des années '90, nous sommes entrés dans une nouvelle ère: celle de l'évaporation de l'art, c'est-à-dire de la disparition des oeuvres en tant que telles (dotées d'une "aura", disait Benjamin), et la naissance, paradoxalement, d'un triomphe généralisé de l'esthétique : design, fooding, fashion, etc... "c'est fou ce que le monde est devenu beau", résume-t-il, non sans ironie.
Pour le dire avec ses mots: "le paradoxe est que tant de beauté et, avec elle, un tel triomphe de l'esthétique se cultivent, se diffusent, se consomment et se célèbrent dans un monde vide d'oeuvres d'art, si on entend par là ces objets précieux et rares, qui naguère étaient investis d'une aura, d'une auréole, de la qualité magique d'être des foyers de production d'expériences esthétiques uniques, élevées et raffinées. C'est comme si, plus il y a de beauté, moins il y a d'oeuvres d'art, ou encore comme si, moins il y a d'art, plus l'artistique se répand et colore tout, passant pour ainsi dire à l' état de gaz, ou de vapeur, et recouvrant toutes choses comme d'une buée" (p.9, dans mon exemplaire).
Cette évaporation a commencé avec Duchamp et le ready-made: puisque n'importe quoi peut, en passant par le filtre de l'artiste, devenir de l'art, alors le contraire est également possible: tout est de l'art, et l'art est dans tout (la fameuse expérience des deux minutes, dont je parlais ici).
Autant le "Grand Art", dans la tradition des Beaux-Arts exigeait une attitude de recueillement presque religieuse, autant l'art contemporain privilégie l'expérience esthétique interactive, pour un public d'élites (ceux qui font partie du groupe social "amateurs d'art contemporain"). Et, la plupart du temps, passé le soir du vernissage, où, un peu bourrés au champagne, ils se donnent quelques frissons artistiques ("le temps d'oublier leurs frissons boursiers" comme dit Yves Michaud), les mêmes préfèrent mille fois acheter comme tout le monde le dernier agenda Monet au Museum Shop, et déguster une jolie salade dans le joli Museum Restaurant (à 15 euros la tomate). C'est l'expérience esthétique du zapping: je me concocte mon petit programme esthétique, en fonction de mes besoins, et de mes moyens...
Ce matin, contemplant d'un air bovin le paquet de muesli crunch (de marque anglaise) dont j'étais en train de ruminer le contenu décidément trop crunchant, je me suis dit qu'Yves Michaud a bien raison: c'est fou ce que c'est plaisant à regarder. Les package designers ont visiblement réfléchi longuement au choix de la calligraphie, de la couleur, de la forme, pour obtenir ce style général un peu rétro, teinté d'humour décalé, typiquement destiné à un public Delhi Traiteur de la Place du Châtelain (jeune, beau et dynamique).
L'évaporation de l'art est liée à l'hédonisme contemporain (cette recherche du bonheur hic et nunc): et chacun s'efforce de vivre comme "dans une pub pour le café/ dans une maison aux couleurs vives toujours ensoleillée/ les dents super blanches et les chemises hyper bien repassées/ plein d'amis mannequins qui seraient venus dîner" (comme le chante Bénabar, icône de cette bobo-atitude qu'il caricature ici).
Ainsi donc l'art auratique est mort, mais son parfum emplit le monde: l'art est partout, il imbibe tout. Et qui s'en plaindrait? Mais je rajoute volontiers que dans cette profusion, l'important est de bien choisir, de faire un zapping intelligent en somme. Parce que bien sûr que le dernier tube de Céline Dion est conçu pour donner du plaisir esthétique, mais il serait fou de prétendre qu'il y a égalité de génie entre Céline Dion et Schubert par exemple. Cela reviendrait, comme le dit Hume (Of the Standart of Taste, 1757) à affirmer "qu'une taupinière peut être aussi haute que le Ténériffe, ou une mare aussi vaste que l'océan". Toute expérience esthétique est valable (moi j'aime le rap), mais toutes n'ont pas la même valeur. En ça (et j'assume mon approche prescriptive de l'esthétique), je m'élève contre l'absolu relativisme qu'un tel constat (Art is everywhere) peut engendrer.

Commentaires
ceci dit, on en revient toujours à cet éternel problème de définition :
QU'EST L'ART ?
rien à faire, tant qu'on ne résout pas ce problème, on risque de ne pas s'entendre...
ce qui me rappelle cet extrait : (de mémoire)
"nous vivons une époque où les notions traditionnelles, DÉGRADÉES PAR LA CONFUSION DES MOTS, sont devenues le ferment de la subversion des esprits..."
à méditer, me semble-t-il..
bein concernant ta question, je te renvoie à un livre du même auteur: "Critères esthétiques et jugement de goût", beaucoup plus théorique, qui te ferait un peu oublier cette obsession de définition de l'art, et nuancer les sentences déprimantes comme celle que tu cites de mémoire ici :-)Enfin, pour citer Pascal (culture confiture quand tu nous tiens): "Je ne discute jamais de l'emploi d'un mot, pourvu qu'on m'avertisse du sens qu'il a".
le langage n'est qu'une question de conventions...comme l'art!
le langage n'est qu'une question de conventions...comme l'art!
donc, beethoven était conventionnel ? heuhhhhh
beau thème de réflexion !
Au plus il sera pauvre, au moins on raisonnera intelligemment, au moins on conceptualisera le monde de manière élaborée.
Est-ce que l'art lui aussi devient pauvre et moins intelligent...?
cfr notre discussion sur la publicité abrutissante élevée au rang de culture ou comme tu y fais allusion, la "beauté" d'un packaging...