La fin de Vatel

Et puisqu'on parlait de suicide dans le post précédent, j'ai envie de recopier la lettre de Madame de Sévigné relatant celui de Vatel. L'histoire se passe au 17e siècle (cette époque haute en couleurs) dans l'entourage du Roi Soleil. François Vatel, maître d'hôtel de génie et d'origine suisse avait été promu "contrôleur général de la Bouche" du Grand Condé au château de Chantilly. Il était responsable donc des estomacs de ce château de Chantilly(du nom de la crème qu'il inventa).
"En 1671 le 21 avril, après plusieurs années de patience et d'importants travaux de rénovation de son château, le prince de Condé, en disgrâce depuis son rôle dans la tentative de renversement de Louis XIV (Fronde), invite ce même roi, alors âgé de 33 ans et toute sa cour de Versailles à venir faire la fête chez lui. Des réjouissements de trois jours et trois nuits, comprenant trois banquets somptueux, sont prévus pour mener à bien cette réconciliation stratégique. La réception (qui coûtera 50 000 écus) doit marquer le complet retour en grâce de Condé et le pardon du roi après sa participation à la Fronde 20 ans plus tôt. Le succès de cette entreprise dépend en grande partie du succès des festivités et le prince fait peser tout le poids de son stress sur le pauvre contrôleur général de la Bouche. Vatel n'a que 15 jours pour préparer des menus très élaborés et des mises en scènes grandioses, dont le roi et la cour raffolent..." (source ici)
La suite dans les mots de Madame de Sévigné, cette grande commère:

À Paris, ce dimanche 26e avril [1671]
[...] Le Roi arriva jeudi au soir; la chasse, les lanternes, le clair de la lune, la promenade, la collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa; il y eut quelques tables où le rôti manqua, à cause de plusieurs dîners où l'on ne s'était point attendu. Cela saisit Vatel; il dit plusieurs fois: « Je suis perdu d'honneur; voici un affront que je ne supporterai pas. » Il dit à Gourville: « La tête me tourne, il y a douze nuits que je n'ai dormi; aidez-moi à donner des ordres. » Gourville le soulagea en ce qu'il put. Ce rôti qui avait manqué, non pas à la table du Roi, mais aux vingt-cinquièmes, lui revenait toujours à la tête. Monsieur le Prince* alla jusque dans sa chambre, et lui dit: « Vatel, tout va bien, rien n'était si beau que le souper du Roi. » Il lui dit: « Monseigneur, votre bonté m'achève; je sais que le rôti a manqué à deux tables. -- Point du tout, dit Monsieur le Prince, ne vous fâchez point, tout va bien. » La nuit vient: le feu d'artifice ne réussit pas, il fut couvert d'un nuage; il coûtait seize mille francs. À quatre heures du matin, Vatel s'en va partout, il trouve tout endormi; il rencontre un petit pourvoyeur qui lui apportait seulement deux charges de marée (i.e. poissons et crustacés) ; il lui demande: « Est-ce là tout? » Il lui dit: « Oui, Monsieur. » Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Il attend quelque temps; les autres pourvoyeurs ne viennent point; sa tête s'échauffait, il croit qu'il n'aura point d'autre marée; il trouve Gourville, et lui dit : « Monsieur, je ne survivrai pas à cet affront-ci; j'ai de l'honneur et de la réputation à perdre. » Gourville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au travers lecoeur; mais ce ne fut qu'au troisième coup, car il s'en donna deux qui n'étaient pas mortels: il tombe mort. La marée cependant arrive de tous côtés; on cherche Vatel pour la distribuer; on va à sa chambre; on heurte, on enfonce la porte; on le trouve noyé dans son sang; on court à Monsieur le Prince, qui fut au désespoir. Monsieur le Duc** pleura; c'était sur Vatel que roulait tout son voyage de Bourgogne. Monsieur le Prince le dit au Roi fort tristement: on dit que c'était à force d'avoir de l'honneur en sa manière; on le loua fort, on loua et blâma son courage. Le Roi dit qu'il y avait cinq ans qu'il retardait de venir à Chantilly, parce qu'il comprenait l'excès de cet embarras. Il dit à Monsieur le Prince qu'il ne devait avoir que deux tables et ne se point charger du reste. Il jura qu'il ne souffrirait plus que Monsieur le Prince en usât ainsi; mais c'était trop tard pour le pauvre Vatel. Cependant Gourville tâche de réparer la perte de Vatel; elle le fut: on dîna très bien, on fit collation, on soupa, on se promena, on joua, on fut à la chasse; tout était parfumé de jonquilles, tout était enchanté. . . .
(source ici)

Un aperçu des réjouissances, dans le film Vatel de Roland Joffé:

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