Comment passer un an en cage, au nom de l'art.

Au risque de relancer le débat sur une définition de l'art (que certains trouvent très ennuyeux, limite pédant), j'ai envie aujourd'hui de parler d'un artiste très particulier, et fascinant parce qu'il se situe à la limite de l'incompréhensible, dans des confins obscurs et un peu effrayants où la raison est laissée de côté au profit d'une autre logique, plus radicale, plus dangereuse.

bouh

Tehching Hsieh (né en 1950, à Taiwan) est devenu célèbre dans les années 70 et 80 à New York(où il a vécu illégalement pendant 14 ans), pour le radicalisme de ses performances artistiques. En tout il en réalisa cinq, à durée d'un an chacune (de 78 à 86), et une dernière qu'il intitula son Thirteen-Year Plan (1986-1999), à la suite de quoi il cessa complètement de faire de l'art.

Avant chacune de ses performances, il publie un 'statement' où il annonce clairement ses objectifs. Le caractère presque officiel de ces annonces fait froid dans le dos. Au lieu d'expliquer chaque oeuvre en long et en large (ou faut-il dire "projet"?), je me contenterai de reproduire les statements, tels qu'on peut les trouver sur son site - ils sont assez éloquents.

One Year Performance 1978–1979 (Cage Piece): l'artiste passe un an en cage, sans aucune forme de distraction.
One Year Performance 1980–1981 (Time Clock Piece): Pendant un an, l'artiste met son réveil toutes les heures, 24h/24.
One Year Performance 1981–1982 (Outdoor Piece): l'artiste vit dehors toute une année, sans jamais entrer dans un building, métro, train, voiture, avion, bâteau, tente etc...

Art / Life One Year Performance 1983–1984 (Rope Piece): l'artiste passe un an attaché par une corde de 8 pieds à Linda Montana, artiste également, et ce sans se toucher.

One Year Performance 1985–1986 (No Art Piece): l'artiste ne pourra ni produire, ni discuter, ni voir, ni lire quoi que ce soit en rapport avec l'art, pendant un an.
Tehching Hsieh 1986–1999 (Thirteen -Year Plan) (notez la couleur noire de celui-ci): pendant treize ans l'artiste produira dans le secret, sans pouvoir exposer, jusqu'au 31 décembre 1999.

Au premier jour de l'an 2000, Hsieh annonça publiquement “I kept myself alive.” :

A partir de ce moment-là ses oeuvres (en témoignages photographiques et autres) purent être montrées en public (au MoMa pour le moment), puisque son "plan" de 13 ans était fini... mais Hsieh lui-même cessa de se nommer artiste, ainsi que de produire des oeuvres d'art. Il se contenta, déclara-t-il, de "rester vivant".
J'ignore s'il a planifié son coup dès le début, mais en tout cas, l'ensemble des cinq performances est remarquable pour la cohérence dans la recherche sur l'interrelation art-vie. L'évolution de performance en performance jursqu'à l'ultime rémission de l'artiste au profit de la survie pure et dure semble, dans cette perspective, logique et presque fatale. Lui-même explique:

"O.K., everything I do is a progression, an evolution like the earlier pieces, it doesn't make sense. Do you understand? The next logical step was to just surivive into the next century, the new millennium".

Certains ont peut-être l'impression que cette forme d'art se rapproche d'une sorte d'héroïsme absurde, comme si on déclarait soudain que le Guiness Book des records était un ensemble de performances artistiques également. Il n'empêche, personne n'a poussé aussi loin et aussi radicalement l'examen de la question art-vie. Et je vous propose l'expérience suivante pour terminer: prenez votre montre et déclarez tout haut que les prochaines 2 minutes seront de l'art...vous verrez, c'est perturbant!

Source ici.


Merci Alain pour cette découverte.

Commentaires

Articles les plus consultés