Le concert de Virginia Woolf
Avec la fermeture des salles de concerts, j'ai eu envie de revivre des expériences du "live" non pas grâce au digital, mais dans les livres. Car lorsque les grands écrivains décrivent la musique, la jouissance est souvent double, voire triple: à la fois littéraire, musicale et visuelle.
Ce matin, suivons discrètement Virginia Woolf dans une salle de Londres (Camden Hall? Wigmore Hall?). Nous sommes en 1918, en pleine épidémie de la grippe espagnole que nous avons évitée jusqu'à présent (mais nous serrons les fesses tout de même). La longue silhouette élégante de l'écrivaine se repère aisément dans la foule. Nous la voyons s'installer dans une des rangées, en s'excusant de faire lever ses voisins pour passer. Elle regarde à droite à gauche, autour d'elle. Comme c'est étrange de revoir les personnes après la guerre, et comme nous avons vieilli, changé, enlaidi, pense-t-elle.
Non que j'aie aucune raison de faire la fière, moi qui suis comme elles assise passivement sur une chaise dorée, à retourner la terre sur un souvenir enfoui, comme nous tous, car, si je ne m'abuse, on voit bien à certains indices que nous sommes tous plongés dans le souvenir, cherchant furtivement à ressusciter quelque chose.
Est-ce le second violon que l'on a entendu s'accorder dans les loges? les voici : quatre silhouettes noires portant des instruments, et qui s'installent devant des carrés blancs sous les flots des lumières torrentiels; pointent leur archet vers le pupitre; le lèvent tous ensemble; le tiennent délicatement en l'air puis en regardant le musicien assis en face de lui, le premier violon compte un, deux, trois...
Qu'éclosent les fleurs, le printemps, les bourgeons! Le poirier à la cime de la montagne. Jaillissent les fontaines; retombent les gouttes. Mais les flots du Rhône s'écoulent, rapides et profonds, se précipitent sous les arches, entraînent les feuilles des plantes aquatiques, faisant courir des ombres sur les poissons argentés, les poissons mouchetés emportés par les eaux vives, et à présent expédiés dans un tourbillon vers - pas commode ci - un conglomérat de poissons massés dans un trou d'eau; qui bondissent, éclaboussent, s'écorchent du bout acéré des nageoires; et un tel courant bouillonnant où les galets jaunes sont brassés et barattés en rond, indéfiniment - dégagés maintenant, les poissons plongent vers le fond, ou alors, vrillés comme des minces copeaux sous le rabot, remontent pour une raison ou une autre à l'air libre en décrivant de délicates spirales...
C'est la musique de Mozart que nous décrit ici Virginia: il me semble qu'on l'entend, ce quatuor, presque mieux qu'en vrai.
Extrait de "Le quatuor à cordes" de Virginia Woolf, pp.14-15
Illustrations: Wigmore Hall, photo d'archives

Et pour le plaisir: la cabane où écrivait Virginia dans sa maison de Monk's House...nous en reparlerons!
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