Les Contes d'Andersen: le vaillant soldat de plomb
Enfant, mon plus grand plaisir était de lire des contes, des légendes, des mythes. Je les empruntais à la bibliothèque où régnait une femme sévère et revêche, mais dont les conseils littéraires étaient une indication précieuse, qui m’ont un jour menée au fabuleux conteur danois, Hans Christian Andersen. Les contes d’Andersen m’ont paru instinctivement occuper une place à part dans le genre du conte, tant ils me semblaient excéder les schémas narratifs typiques au genre. Plus tard, j’ai compris qu’ils avaient sans doute une valeur métaphorique, et qu’en réalité ils disaient beaucoup d’Andersen lui-même, à mots couverts, en le dissimulant.
Ainsi le soldat de plomb est un thème qui revient à
nombreuses reprises chez cet auteur. A mes yeux, il y apparaît comme la
personnification même de l’enfance : ce que ça veut dire d’être enfant, ce
que ça contient comme espoir, comme rêve, semble tout entier contenu dans la
figurine du soldat de plomb. L’enfant, chez Andersen, c’est l’artiste. C’est
celui qui n’a pas encore normalisé son regard. Ou du moins, l’artiste Andersen
regarde vers l’enfant comme son égal : parce qu’il a la capacité de voir
dans un balai un cheval de bataille, ou dans un papier découpé un château de mille-et-une-nuits.
L’enfant qui possède ce regard transformant, capable de créer une réalité
mouvante et déroutante, cette
possibilité de dérouler un récit sans passer par la logique commune, mais dont
la logique est tout entière imaginable par le même enfant - voilà l’idéal
d’Andersen, et voilà ce qui est perdu avec le passage des ans - avec le fait de
devenir adulte.
Il m’est étrange d’ouvrir à nouveau les livres de contes de
mon enfance - étrange de revoir de plus haut, et de plus loin, les motifs qui ont
ému mes jeunes années. Du soldat de plomb et de la ballerine, je me souviens
d’une image : celle illustrant la fin du conte : un cœur de plomb,
fondu et soudé à une paillette. Un gage d’amour véritable. Un amour qui n’avait
jamais pu éclore, mais qui finissait avant de commencer, en apothéose bizarre
et superbe. Cette image ne m’avait pas attristée, elle m’avait semblé belle,
grande, immense, absolue.
L’adulte que je suis devenue a eu envie de replonger dans le conte du "Vaillant Soldat de Plomb", de l'inspecter avec une loupe, pas trop scientifique, pour voir comment l’histoire apparaissait déformée, grossie.
La première remarque que je me suis faite c’est que le Soldat de Plomb est un chef-d’œuvre, par
sa plurivocité, son ambiguïté, la multitude des facettes ouvertes à
l’interprétation: les thèmes du handicap physique, de la différence, du rejet,
de l’être à part de l’artiste, inapte au monde, de l’amour entre personnes qui
semblent se reconnaître pour des bonnes et des mauvaises raisons, de la
méchanceté des hommes et des bêtes, de la difficulté de trouver sa place, de la
différence sociale entre aimés, de la solitudes des êtres, et des choses, du
silence qui les sépare et les rapproche à la fois, etc.
Puis je me suis demandé qui était la ballerine de
l’histoire, et ce qu’elle faisait elle aussi dans la chambre du petit garçon. D’où
venait-elle ? Quelle était son histoire ? Son passé ? Alors,
j’ai voulu explorer cette piste, et comprendre l’histoire du soldat de plomb à
travers sa perspective à elle. Son destin m’a paru assez tragique de prime
abord, parce qu’elle reste confinée dans une pièce, sous la tutelle
malveillante du diable dans sa boite, alors que le soldat de plomb, certes
subit des mésaventures du fait de son handicap, mais du moins, a quelque chose
à raconter. Elle-même reste confinée dans une pièce à coucher, et entourée de
gens qui ne la connaissent pas. Aucune aventure ne l’attend, si ce n’est le
geste final, décisif, de suicide amoureux : l’envol vers la flamme - et la
destruction.
Peut-on vraiment se fier à Andersen, lorsqu’il indique
qu’elle répond à l’amour du petit soldat ? Ne pourrait-on y voir autre
chose que l’extase du Liebestod ?
N’y avait-il d’ailleurs que cette seule issue pour elle? Aurait-elle pu suivre
le soldat par la fenêtre ? Que serait-il arrivé, si elle avait décidé de
partir à sa recherche ?
Que serait-il arrivé au contraire, si à l’ultime instant,
elle lui avait laissé sa paillette, et avait disparu par le conduit de
cheminée, comme la bergère d'un autre conte d'Andersen, pour vivre elle-même sa propre vie ? Si parvenue au sommet des
toits, elle avait regardé l’immensité de la ville et des étoiles au-dessus,
qu’on voit à peine à cause de l’éclairage la nuit, et qu’elle s’était
dit : « A nous deux, Copenhague » ?
Au fur et à mesure que je réfléchissais à ce conte, je me suis dit qu'il constituait en soi une interrogation face aux énigmes que posent les éléments disparates: sur leur raison d’être ou ne pas être, sur ce qu’ils révèlent, et ce qu’ils semblent brouiller comme pistes. Et enfin, il m’a semblé que petit à petit ce n’était plus seulement l’histoire qui se ramifiait, et se complexifiait, il m’a semblé que petit à petit les éléments se séparaient et se mettaient à vivre une existence autonome. Il m’a semblé que le récit devenait pluriel, et que c’était ça qui était beau.
Lecture du Vaillant Soldat de Plomb ici:
De ce conte, j'ai écrit un spectacle, dont on peut voir un petit teaser ici:

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