A l'opéra avec Edith Wharton

A New York, en 1870, il est de bon ton (dans "la haute") d'arriver en retard à l'opéra - ainsi le personnage principal du roman "le Temps de l'innocence", Newland Archer, n'est-il nullement gêné de surgir dans sa loge à la fin du troisième acte de Faust, un opéra de Gounod que tout le monde adore. 

Il est ainsi de bon ton également pour le public de New York de se taire pendant l'air des Bijoux (le fameux morceau de bravoure de la Castafiore d'Hergé) mais de se remettre à discuter quand vient le tour des airs suivants. 

Edith Wharton utilise l'opéra pour planter l'ouverture du roman, mais c'est plus qu'un simple décor: il permet à l'écrivaine de décrire avec une ironie cuisante toutes les subtilités des convenances de ce monde clos, des choses qu'on fait et celles qui ne se font pas, tant ce divertissement est codifié. De plus, l'histoire de Marguerite, séduite puis abandonnée par le docteur Faust, permet déjà d'évoquer subtilement le thème général du roman, celui de l'innocence ambiguë des jeunes gens, de l'ambivalence des sentiments qui les animent les uns pour les autres, dans ce microcosme entièrement soumis aux apparences. 

Le rideau se lève et voici l'extrait qui ouvre le roman: 

Un soir de janvier 187., Christine Nilsson chantait la Marguerite de Faust, à l'Académie de Musique de New York. (...)

La rentrée de Madame Nilsson avait réuni ce que la presse quotidienne désignait déjà comme un brillant auditoire. Par les rues glissantes de verglas, les uns gagnaient l'opéra dans leur coupé, les autres dans un spacieux landau familial, d'autres enfin dans les coupés "Brown", plus modestes, mais plus commodes. Venir à l'opéra dans un coupé "Brown" était presque aussi honorable que d'y arriver dans sa voiture privée; et au départ on y gagnait de pouvoir grimper dans le premier "Brown" de la file (...) - ça avait été le coup de génie de Brown, le fameux loueur de voitures, d'avoir compris que les Américains sont encore plus pressés de quitter leurs divertissements que de s'y rendre. 

Quand Newland Archer ouvrit la porte de la loge réservée à son cercle, le rideau venait de se lever sur la scène du jardin. (...) S'il avait pu fixer avec le régisseur la minute précise de son arrivée, il n'aurait pu choisir un moment plus propice que celui ou la prima donna chantait: "il m'aime - il ne m'aime pas - il m'aime", en laissant tomber, avec les pétales d'une marguerite, des notes limpides comme des gouttes de rosée. 

Naturellement, elle chantait "m'ama" et non "il m'aime", puisqu'une loi immuable et incontestée du monde musical voulait que le texte allemand d'un opéra français, chanté par des artistes suédois, fût traduit en italien, afin d'être plus facilement compris d'une public de langue anglaise. (...)

"M'ama - non m'ama" chantait la prima donna, et "M'ama!", dans une explosion finale d'amour triomphant. Pressant sur ses lèvres la marguerite effeuillée, elle levait ses grands yeux sur le visage astucieux du petit ténor, Faust-Capoul, qui, sanglé dans un pourpoint de velours violet, coiffé d'une toque emplumée, essayait vainement de paraître aussi sincère que sa candide victime. 

La suite est à lire dans l'original: 

Edith Wharton, le temps de l'innocence, Editions Flammarion, pp. 21-23

Ill. la diva suédoise Christine Nilsson

Et pour le plaisir: le bureau de la ravissante maison d'Edith Wharton (nous y reviendrons aussi)




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