En répèt avec Peter Brook
Poursuivons notre tour d'horizon des arts de la scène avec un pilier du vingtième siècle, Peter Brook, et ce livre, sorti chez Odile Jacob en 2020. Né en 1925, l'homme (metteur en scène, dramaturge et tutti quanti), presque centenaire, y livre quelques souvenirs de carrière.
Entrons donc dans la salle de répétitions avec Peter Brook (bien que lui-même déteste ce terme de répétitions, indiquant selon lui, une pratique mortifère de la création).
"Lors de mes débuts dans l'opéra, on m'appelait un producer, un producteur. Director était le titre, jalousement protégé du chef suprême - en allemand l'intendant - en fait du directeur de l'opéra. Producteur correspondait à ce que les Français appellent un metteur en scène. La scène était ainsi son seul domaine d'autorité. Encore devait-il - car il s'agissait toujours d'un "il" dans ces temps-là - se soumettre au chef d'orchestre qui criait : "Cet emplacement sur la scène est impossible! d'où ils sont, ils ne peuvent pas voir la baguette!".
Ainsi pour la Bohème, je découvris la distribution lors de la première répétition. Ma seule prérogative, mon seul rôle, consistait à donner aux chanteurs leurs places et à leur indiquer les mouvements.
- "Rodolfo, dis-je au ténor, quand le rideau se lève, vous êtes ici.". Je lui indiquait une place près d'une fenêtre, du côté gauche de la scène. Tout aussitôt, une voix très forte jaillit du ténor, disant: "Non, vous vous trompez. Je ne peux pas être là!"."Que voulez-vous dire? Pourquoi pas là?"
Rodolfo vint vers moi en brandissant sa partition: "Il est écrit ici que, lorsque le rideau se lève, Rodolfo est debout "à droite". Vous me demandez de me tenir à gauche! Eh bien, regardez! c'est une erreur!
J'avais déjà appris que, dans ce monde-là, pour être respecté, un producteur doit crier. Aussi criai-je: "Non! Faites ce que je dis! Placez-vous là!"
L'autorité l'emporta et il gagna la place que je lui avais indiquée, mais je l'entendis murmurer, assez haut pour que tout le monde entendît: "Je me demande ce que Puccini aurait dit de ça..."
De ce souvenir hilarant, je retiens la remarque du ténor, qu'on entend souvent dans la bouche du public conservateur des salles d'opéra. Car derrière plus d'un amateur du genre, se cache souvent un puriste plus catholique que le pape, prêt à défendre mordicus les indications précieuses du texte, contre les élucubrations des metteurs en scène et dramaturges. On assiste ainsi à une (bien vaine) querelle des anciens et des modernes, bien vivace sous les articles de "Forumopera".
Mais Peter Brook lui, sans surprise, fustige l'attitude conservatrice face à la musique. Dans le même livre, il dit ailleurs:
"La vie d'une forme ne peut pas être imposée. Les chefs d'orchestre et les interprètes qui se contentent de répéter ce qui a marché la veille s'offrent déjà, dans leur action même, au baiser de la mort. Tout le choix est là: entre le vivant et le mourant."
Cette phrase, prononcée dans le contexte actuel à propos d'un genre musical profondément affecté par la pandémie, se teinte (je trouve) d'une dimension presque prophétique.
Citations tirées de:
Peter Brook "A l'écoute. Réflexions sur le son et la musique"(traduit par Jean-Claude Carrière), Odile Jacob, 2020
Illustration tirée de l'article de La Croix


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