Charleroi Safari: Interview exclusive!

Liv Vaisberg habite à Anvers où elle a rencontré Nicolas Buissart. Ensemble ils ont lancé le projet Charleroi Safari dont je parlais hier. Elle a accepté de répondre à quelques questions pour Art is Everywhere.

Svds: Comment est née l'idée de Safari Charleroi?

Liv Vaisberg: J'ai rencontré Nicolas à Anvers, lors d'un vernissage. Je lui ai demandé d'où il venait et il m'a dit "Charleroi". J'ai répondu: "Génial Charleroi, j'adore cette ville". Il était assez étonné de cette réaction positive car c'est plutôt rare. Je lui ai expliqué que j'adorais les villes post-industrielles et l'esthétique genre "Düsseldorfer Schule": Gurski, Bernd et Hilla Becher ,Thomas Struth, Candida Höfer. Quand je vivais à Berlin (en 2003), j'étais obsédée par la photographie de "Plattenbauten" (i.e. "building" en allemand) et de containers. Je trouve que dans le laid absolu il y a une sorte de beauté, un peu ce que disait Baudelaire (en prenant comme métaphore les "fleurs du Mal"). C'est l'idée de sublimation du moche: moi ça me parle depuis toujours.
Donc, pour en revenir à ce soir-là, nous nous sommes rendus compte en discutant que nous avions la même idée: organiser des bus touristiques à Charleroi. Mais là où moi je pensais plutôt à cette idée d'esthétique du laid, lui a bifurqué dans la direction "performance art"; et a apporté la touche franchement subversive et controversée. C'est d'ailleurs lui qui a lancé le concept de "safari". Et si vous lisez les journaux, vous verrez que c'est surtout ce côté-là qui est mis en avant, pas tellement le côté esthétique. Evidemment c'est plus vendeur de parler de Marc Dutroux que de beauté post-industrielle... mais c'est incorrect: car il y a aussi le côté esthétique et artistique, sur lequel j'insiste! Quoi de plus beau que des vieilles cheminées noires, et les terrils en ombre chinoise se découpant sur un ciel gris à se pendre?

SvdS: Alors justement: que répondre aux gens qui trouvent que faire des visites touristiques de la maison de Marc Dutroux c'est de mauvais goût?

LV: C'est vrai il y a une part du projet volontairement provocatrice: montrer des choses laides et des endroits de sinistre mémoire: c'est un peu un tourisme "renversé" si on veut: au lieu de voir les 10 choses les plus belles d'une ville on vous embarque voir les 10 choses les plus déprimantes... mais il faut comprendre ça comme un négatif de photo: on vous montre le négatif, c'est négatif, c'est moche, c'est sale, mais ça attire l'attention. En bien ou en mal, ce qui compte c'est qu'on en parle... et cela provoque déjà des réactions: regardez dans la presse! Les gens sont obligés de prendre position, et pourquoi pas: cela leur donnera peut-être envie de changer les choses? Même si pour moi c'est très beau comme ça; surtout n'y touchez pas...mais bon là c'est la photographe qui parle (rires)

SvdS: Ne penses-tu pas qu'un tel projet risque d'exacerber les vélléités séparatistes et communautaristes de ce petit pays?

LV: Ce n'est en tout cas pas du tout le but du projet, et d'ailleurs, je pense qu'au contraire on pourrait aider à bouleverser les clichés: Nicolas est wallon, et originaire de Charleroi: il étudie à Anvers et apprend le Flamand. Moi-même je ne suis pas Belge: je suis Franco-Néerlandaise; ce qui signifie que je parle les deux langues de la Belgique, mais avec un accent français et un accent néerlandais, donc je suis repérée comme étrangère dès que j'ouvre la bouche.(rires). Mais je me dis que si Charleroi intéresse même les étrangers comme moi, qui n'y connaissent rien, ou très peu, au problème belge et conflits communautaires Flamands/Wallons, c'est que mine de rien il y a autre chose dans ce projet que le côté uniquement politique. D'ailleurs demandez autour de vous: aucun étranger ne comprend quoi que ce soit à la politique belge. Je ne suis même pas sûre que les belges y comprennent grand'chose eux-mêmes...
Donc, non nous ne sommes pas financés par le Vlaams Belang (rires)

SvdS: Toi qui as procédé au repérage avec Nicolas et toute l'équipe, et fait les photos des lieux "à voir" de Charleroi, qu'as-tu préféré de la ville? Qu'est-ce qui, selon toi, est vraiment un must see?

LV: Pour moi, le plus incroyable à Charleroi c'est le ring: il concentre tout ce que la cité a de vétuste, moche et absurde: il ne tourne que dans un sens! C'est vraiment incroyable! Pour moi ce ring c'est le symbole même de Charleroi.

NB: ring c'est le mot belge pour périphérique.

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