kaléidoscope



Un jour, on découvre que l'on n'existe pas. On est éparpillé en mille morceaux, et chaque morceau a son oeil, son nez, son oreille à lui. La vision devient cellle d'un oeil à facettes, avec une image dans chaque fragment, l'ouïe devient stéréophonique, et les odeurs de neige fraîche et de cantine, mêlées aux effluves des plantes tropicales et des aisselles d'inconnus, forment une cacophonie.




Quel jeu délicieux quand on prend une telle distance avec soi-même! On s'aperçoit que la beauté des feuilles et des pierres, celle des visages humains et celle des nuages, ont été modelées par un seul et même artiste, qu'un léger souffle de vent change à la fois la position des feuilles les unes par rapport aux autres, et leurs nuances. Les rides sur l'eau forment un dessin nouveau, les vieux meurent et les jeunes sortent de leur coquille, entretemps, les nuages se sont transformés en eau, ils ont été bus par les hommes et les animaux, et ils ont pénétré la terre en même temps que leurs corps à présent dissous.





Les petits sujets de notre tsar observent tout cela, le nez en l'air. Ils s'émerveillent, ils se bagarrent, ils se tuent les uns les autres et ils s'embrassent. Sans remarquer l'auteur, qui n'existe presque pas.






Ludmilla Oulitskaïa - Les sujets de notre tsar, préface. (2010)


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