Helga
Je voudrais évoquer ce moment suspendu – cet instant précis où elle a
déjà lancé sa jambe droite le plus haut possible vers l'avant, et que son pied
gauche décolle du sol. Dans quelques secondes elle atterrira, elle l'espère, de l’autre
côté de la flaque – mais elle a un doute. C'est cette petite hésitation qui transparaît dans l'élan de son corps tendu vers l'avant, et qui, on le devine, la fera échouer. Le photographe a capté le saut intrépide presque téméraire au-dessus de l'eau.
Quelque chose dans la posture de cette femme m'émeut: est-ce l'angle de son bras droit jeté en arrière pour assurer l'équilibre de ce saut périlleux, sa main refermée, celui de sa jambe droite pliée en ciseau, ou le petit sac qu'elle serre contre son coeur comme pour s'assurer de ne pas le perdre?
Elle saute, et espère éviter l’eau : mais au fond d'elle, elle sait que son pied va retomber juste avant le rebord, et que ses bas nylons seront ruinés : la seule paire qui lui reste pour finir la semaine; parce que le jour des lessives dans l’immeuble c'est le samedi. Elle devra le laver sous le robinet d’eau de sa chambrette, et espérer que ça sèche pendant la nuit, en le glissant entre son matelas et le drap sur lequel elle dort. C'est déjà comme ça qu'elle fait pour laver sa culotte de coton, celle qu'on imagine voir dans le reflet de son corps dans la flaque.
Il faut être présentable au travail. Helga - appelons-la Helga voulez-vous, est sténographe, ou secrétaire, ou alors elle travaille au Kaufhaus des Westens, le grand magasin emblématique du boulevard du Kurfürstendam, et qui promet des temps meilleurs. Helga s'habille du mieux qu’elle peut, en ces temps où tout manque, surtout le superflu. Malgré son talent pour cuisiner des bons plats avec deux carottes et trois navets, elle n’a pas le même succès avec sa tenue vestimentaire, et en dépit de tous ses efforts, elle ressemble à un sac (pense-t-elle). Elle ne se sent vraiment pas mise en valeur, mais peut-être que c’est mieux ainsi, maintenant que les hommes sont tous rentrés. Elle a quand même la coquetterie de montrer combien son bras est joli, même à l'endroit où la graisse se mettra à pendre, plus tard, quand elle aura eu ses enfants. En revanche samedi, c’est aussi le jour du bain, et elle pourra enfin laver sa tignasse blonde, qu'elle dissimule sous un élégant chapeau cloche.
Quelque chose dans la posture de cette femme m'émeut: est-ce l'angle de son bras droit jeté en arrière pour assurer l'équilibre de ce saut périlleux, sa main refermée, celui de sa jambe droite pliée en ciseau, ou le petit sac qu'elle serre contre son coeur comme pour s'assurer de ne pas le perdre?
Elle saute, et espère éviter l’eau : mais au fond d'elle, elle sait que son pied va retomber juste avant le rebord, et que ses bas nylons seront ruinés : la seule paire qui lui reste pour finir la semaine; parce que le jour des lessives dans l’immeuble c'est le samedi. Elle devra le laver sous le robinet d’eau de sa chambrette, et espérer que ça sèche pendant la nuit, en le glissant entre son matelas et le drap sur lequel elle dort. C'est déjà comme ça qu'elle fait pour laver sa culotte de coton, celle qu'on imagine voir dans le reflet de son corps dans la flaque.
Il faut être présentable au travail. Helga - appelons-la Helga voulez-vous, est sténographe, ou secrétaire, ou alors elle travaille au Kaufhaus des Westens, le grand magasin emblématique du boulevard du Kurfürstendam, et qui promet des temps meilleurs. Helga s'habille du mieux qu’elle peut, en ces temps où tout manque, surtout le superflu. Malgré son talent pour cuisiner des bons plats avec deux carottes et trois navets, elle n’a pas le même succès avec sa tenue vestimentaire, et en dépit de tous ses efforts, elle ressemble à un sac (pense-t-elle). Elle ne se sent vraiment pas mise en valeur, mais peut-être que c’est mieux ainsi, maintenant que les hommes sont tous rentrés. Elle a quand même la coquetterie de montrer combien son bras est joli, même à l'endroit où la graisse se mettra à pendre, plus tard, quand elle aura eu ses enfants. En revanche samedi, c’est aussi le jour du bain, et elle pourra enfin laver sa tignasse blonde, qu'elle dissimule sous un élégant chapeau cloche.
Helga pourtant saute, et en sautant elle se rappelle
combien elle aimait ça, quand elle était petite : sauter au-dessus des
flaques, où elle imaginait des crocodiles terribles qui l’attendaient la gueule
ouverte, comme ceux qu'elle avait vus au zoologischer Garten.
Elle saute, et tout à coup elle oublie tout : les
problèmes au bureau, les mains baladeuses de son patron, son père qui est
rentré complètement fou de la guerre, et dont elle doit s’occuper parce que sa
mère est enceinte du petit dernier, celui du retour du front. Elle repense à
Georg, qui lui écrit des lettres d’amour remplies de fautes d’orthographe, qu’elle
corrige au stylo rouge et lui renvoie par la poste. Georg ferait un bon mari, parce qu’il ne
s’énerve jamais de ces corrections, il rit, et lui tape sur les fesses. Il a bon
caractère, la guerre ne l’a pas abîmé lui.
Helga souhaiterait que cet instant suspendu en l’air dure toujours, elle voudrait s’envoler au-dessus des toits de Berlin, tout là-haut, où on ne sent pas l'odeur de la soupe aux choux, et celle des grands blessés de guerre.
Photo à voir dans l'exposition "Berlin, 1912-1932" au Musée des Beaux-Arts de Bruxelles jusqu'au 27.01.2019 more info @FineArtsBelgium - #expoberlin
Pour Helga Barth, ma sorcière de grand-mère (Leipzig, 1934 - Bruxelles, 2016)


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