Pourquoi l'opéra: un article en mode rétro- et intro-spectif

Il y a peu, je suis retombée, avec un peu d'émotion je le confesse, sur un article écrit il y a tout juste 10 ans, le 27 août 2008. Il y a 10 ans, la jeune donzelle que j'étais, proclamait à propos de Rigoletto de Verdi: [... ] On a du mal à comprendre les ressorts psychologiques d'un tel acte (le meurtre du Duc/Gilda par Rigoletto). Je pense que si l'opéra m'énerve parfois c'est principalement à cause de ça, les dilemmes sont dépassés, [...] le public actuel ne s'y reconnaît plus.

A première vue, il est vrai que Rigoletto semble un peu vieux jeu  avec ses histoires d'honneur et de défloraison, et on a du mal à trouver sa réaction plausible à notre époque. Pourtant, si on rappelle que Rigoletto est l'employé souffre-douleur de ce patron abusif et cruel qui se moque de son infirmité tout en l'utilisant pour ses conquêtes sexuelles, et que sa fille Gilda n'est sans doute même pas majeure sexuellement quand ledit patron parvient à la mettre dans son lit, alors on comprend mieux les envies de meurtre de ce père (par ailleurs extrêmement possessif). 

Et encore - ça c'est une lecture niveau Paris Match. 

"V’ho ingannato..."
En revoyant Rigoletto il y a quelques mois à l’opéra de Liège, dans une mise en scène pourtant très littérale, j'ai été frappée par ce que l'acte de Gilda avait de subversif et de provocateur, et combien l'opéra était en réalité moins sur Rigoletto que sur sa fille, qui par ce geste prouvait son absolue liberté face à un père violent et un amant volage. Ce sacrifice absurde ressemble davantage au suicide d'une femme pour qui l'impossibilité de s’épanouir sous la coupe d'un père incestueux, ou dans le lit d'un amant libertin ne laisse aucune alternative. Plutôt mourir que vivre dans de telles conditions, nous crie-t-elle avec des accents d'une infinie - et terrifiante douceur. 

De même l'acte de Gilda pourrait être lu au premier regard comme la révolte des enfants qu'on veut trop protéger (situation ô combien contemporaine) mais rejoint, à un autre niveau, la thématique des femmes à l'ère #metoo, condamnées à une mort symbolique comme seule issue à l'impossible émancipation. 

Alors, voilà pourquoi l'opéra... parce qu'avec le temps on comprend d'autres choses: on devient mère soi-même, on vit le mouvement #metoo, on croise la route de collègues abusifs, et on comprend enfin que "les chefs-d'oeuvre révèlent de nouvelles significations quand on leur pose de nouvelles questions" (Starobinski)


Pour aller plus loin: 
Conférence de Stéphane Lissner "Pourquoi l'Opera" au Collège de France à réécouter ici 
Nouvelle saison à la Monnaie à découvrir ici: www.lamonnaie.be


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