Le concert d'Alice

"Cette chanteuse hurle comme mon ex-femme" pense le serveur et il grince des dents. 
D'ailleurs tout grince dans cette maison - on s'attend à voir débarquer Hercule Poirot dans le salon de musique. Il exposerait aux invités comment le meurtrier s'y est pris pour poignarder la femme de chambre qu'on a retrouvée sans vie sur le tapis du hall d'entrée. 

L'enfant blond sort de tableau sans permission. Il glisse en bas des escaliers mais ne fait craquer aucune marche. La petite tête coincée sur le menton, il ferme ses grands yeux privés de cils. L'horloge immense bat la mesure à contre-temps. 

Tapi dans un recoin de rideau, le compositeur français plisse les yeux et esquisse un sourire en u - c'est une grimace de modestie. Il écoute attentivement sa sonate sous les doigts de la pianiste dodue qui est aussi sa femme. Une fois de plus il se demande d'où vient la musique qu'il ressent au fond de lui et s'émerveille du miracle que représente la transformation des idées en signes et des signes en sons. 


Le violoncelliste chevelu souffle et grogne sur son instrument dans un effort physique presque obscène. Sa transpiration forme des gouttes qui s'éparpillent sur l'instrument. Alice détourne les yeux et regarde le piano. C'est son mari qui a décidé d'en faire habiller les pieds, pour qu'il soit comme une pièce de mobilier. C'est fou ce que David a besoin de tout transformer en meuble! Pour le dîner, le cuisinier a préparé un menu en son honneur: asperges à la sauce hollandaise, parce que David est né à Gouda.  

La musique la rattrape un instant, mais elle décroche aussitôt. Elle se penche et murmure une excuse à l'oreille de son époux bien-aimé. Personne ne la remarque lorsqu'elle quitte la pièce.

Alice sourit au blondinet accroupi sur la première marche et qu'elle seule peut voir. C'est lequel encore? Elle est incapable de reconnaître les cinq enfants du peintre, même celui qui est le filleul de David. L'enfant a sommeil et baille doucement. C'est contagieux, alors elle s'éloigne en vitesse. Les mondanités l'épuisent de plus en plus. Elle voudrait se perdre dans le labyrinthe de son jardin, pendant que David la chercherait partout pour la présenter à la reine.

Tout à l'heure quand le concert sera terminé et que les hôtes auront bien mangé, elle retrouvera enfin la douce tranquillité d'une maison vide. 
On n'arrive jamais à vraiment quitter les endroits qu'on a aimés - même quand ceux-ci ont été transformés en musée.  
(provenance ici)



Musée Alice et David Van Buuren: 41 avenue Léo Errera, 1180 Bruxelles
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Commentaires

marie a dit…
Ravissement des yeux, et quel texte!

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