Anna Karénine - interrupted/Ivan Illitch
Il s'est passé la pire chose qui puisse arriver avec un roman russe. Au beau milieu de la 5ème partie, c'est-à-dire après plusieurs centaines de pages (Anna Karénine ayant déjà presque bu son vin jusqu'à la lie) voilà que j'égare le bouquin au détour de quelque voyage... J'ai donc été interrompue dans mon bel élan, et je crains fort ne plus me souvenir d'aucun nom ou patronyme lorsque je retrouverai le roman (oui oui, le problème de la multiplicité des noms des personnages en Russe nous concerne tous). Par ailleurs, dernièrement, alors que je prenais le train, nous avons été retardés par un suicide sur la voie. Une coïncidence frappante et bizarre au possible (tout le monde sait, même si on ne l'a pas lu, qu'Anna Karenine finit par se tuer de cette manière). Je raconte ça juste comme ça, en passant, histoire de plomber un peu l'ambiance.
Le premier chapitre de ce récit est un véritable chef-d'œuvre de sarcasmes. On y retrouve Tolstoï le cynique dans toute sa splendeur, l'écrivain à l'œil redoutable qui cerne l'hypocrisie des rapports humains, et la vanité de l'appareil mondain. Et le contraste est magnifique entre la fausseté qui caractérise tout ce premier chapitre et le moment de vérité ultime qui transporte le personnage principal (Ivan) à la fin. L'illumination que représente pour lui l'acceptation de sa souffrance et de la mort, l'apaisement qui en résulte après tant de pages d'agonie terrifiante sont exceptionnellement bien décrites. Et l'on peut vraiment parler de résurrection, car c'est lorsqu'il vivait que le protagoniste était le plus mort, tandis que sa mort, en lui ouvrant les yeux sur la fausseté de son existence, lui redonne la vie, spirituelle, la Vie avec un grand V, comme disait Nabokov. Ça ressemble à du blabla de curé, mais lisez l'original, c'est extra.
Et puis il y a bien sûr la figure inoubliable de Guérassime, le jeune serviteur plein de vitalité et de bonté, le seul à apporter un peu de soulagement au mourant, contrairement aux autres habitants de la maison. On retrouve un thème de prédilection de Tolstoï: la bonté 'naturelle' des gens simples et non éduqués, et la relation qui peut naître entre un maître et son serviteur, au-delà des barrières sociales, de façon plus vraie et plus pure qu'entre gens de même (bonne) condition. C'est par ailleurs le thème de la nouvelle 'Maître et Serviteur' dans laquelle je me plonge à présent, et dont je vous parle dès que possible!

Commentaires