Guerre et Paix


Ce chef-d'oeuvre incontestable se déguste lentement, pour preuve, j'y ai mis trois semaines! On y trouve tout ce qui caractérise un grand roman: des considérations philosophiques (le sens de la vie, de la mort, de l'histoire etc), une intrigue passionnante (se marient-ils finalement ou pas?) aux multiples rebondissements (la tentative d'enlèvement etc) et surtout des personnages attachants, inoubliables. Tolstoï n'y est pas trop moralisateur (même s'il fait l'éloge de la vie conjugale banale dans l'épilogue), mais il mène sa saga d'une main de maître! Et s'il faut juste citer une page inoubliable de ce livre (elles le sont toutes d'ailleurs, difficile de se décider), je choisirais celle-ci.

"Après le dîner, à sa demande, Natacha s'assit au clavicorde et se mit à chanter. Debout près de la fenêtre, le prince André causait avec les dames tout en l'écoutant. Au milieu d'une phrase il se tut et des larmes soudain lui montèrent à la gorge, des larmes dont il ne se serait jamais cru capable. Il regarda Natacha, et quelque chose se produisit en lui, un bonheur inconnu envahit son âme. Il était heureux, mais triste en même temps. Il n'avait absolument aucune raison de pleurer, mais il était prêt à pleurer. Pleurer sur quoi? Sur son ancien amour? Sur la petite princesse? Sur ses désillusions?...Sur ses rêves d'avenir...oui et non. La raison principale de ces larmes prêtes à jaillir était la terrible contradiction dont il venait brusquement de prendre conscience, entre quelque chose d'infiniment grand et d'indéterminé qui était en lui, et quelque chose d'étroit et de charnel qui était lui, et même elle. Cette contradiction le tourmentait et le réjouissait à la fois, tandis que Natacha chantait."

Tolstoï lui-même était très sensible à la musique. Il raconte dans ses souvenirs d'enfance:
"Maman jouait le 2ème concerto de son maître Field. Je somnolais, et dans mon imagination surgissaient des réminiscences légères, lumineuses et transparentes. Puis elle se mit à jouer la pathétique de Beethoven, et je me rappelai quelque chose de triste, de pesant, de sombre. Maman jouait souvent ces deux pièces. C'est pour cela que je me rappelle bien les sentiments qu'elles suscitaient en moi. Ces sentiements ressemblaient à des souvenirs. Mais des souvenirs de quoi? On aurait dit qu'on se souvenait de choses qui n'avaient jamais existé."

Un de ses fils raconte:
"En entendant de la musique, il ne pouvait pas ne pas l’écouter ; et en écoutant une musique qui lui plaisait, il était ému, quelque chose se serrait dans sa gorge, lui piquait le nez, et il versait des larmes. Une émotion sans raison et l’attendrissement, tels étaient les sentiments que la musique suscitait en lui. Parfois, la musique l’émouvait contre sa volonté, le faisait même souffrir, et il disait alors : 'Que me veut cette musique ?' "

Pour en revenir au roman "Guerre et paix", et puisqu'on parle de musique, il est intéressant de voir qu'il inspira Prokofiev pour un opéra, qu'il composa dans le contexte d'une autre guerre, celle de 40-45, lors de l'invasion allemande en Russie. Comme Napoléon, Hitler se heurta à l'hiver de la Russie, et du faire demi-tour.
Ce qui nous amène à ce mot de Tolstoï, comme conclusion:
"Si notre civilisation s’en allait à tous les diables, je ne la regretterais pas, mais j’aurais du regret pour la musique"...

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