Musique classique & cancel culture : le cas Beethoven
L'édito du dernier Diapason (et la validation de ses points de vue par la majeure partie des journalistes, comme ici) me pousse dans l'arène des débats de la cancel culture qui agitent le milieu de la musique classique depuis que deux musicologues américains ont osé s'en prendre à la sacro-sainte figure de Beethoven.
Je vous renvoie à l'article initial pour vous faire une opinion personnelle, mais je m'étonne qu'en 2020, dans un magazine sérieux comme Diapason, on puisse trouver des lignes si violentes, niant la légitimité de la colère qui s'exprime par la cancel culture.
Le summum est atteint lorsque, après avoir protesté à grands renforts d'exclamations vieillottes (fichtre!), l'éditorialiste Emmanuel Dupuy conclut:
"Beethoven n'est pas un compositeur blanc, mâle, hétérosexuel. Beethoven est un compositeur universel, patrimoine de l'humanité entière. Beethoven est une femme, noire, pourquoi pas lesbienne. "
Cette affirmation pourrait faire sourire, si elle n'était pas un signe tragique de la mauvaise foi de son auteur, emporté sans doute par ses effets de langage et sa trouvaille stylistique. Bien sûr, on comprend le message sous-entendu: avant d'être un homme, Beethoven est un surtout un génie universel dans le sens qu'il s'adresse à tous les êtres humains. Mais en l'énonçant de cette manière, Emmanuel Dupuy nous tend un gros bâton pour se faire battre, et détruit tout seul l'argumentaire qu'il a si laborieusement rédigé.
Ce n'est sûrement pas la faute de Beethoven s'il est le symptôme de notre histoire de la musique occidentale entièrement dominée par des figures masculines. Mais nier cet état de faits est malhonnête intellectuellement.
Elitiste, Beethoven? Impensable, réagit (outré) un autre musicologue, alors que c'est lui qui a mis en musique le vers de Schiller "Alle Menschen werden Brüder", dans le célèbre poème "A la Joie". "Tous les êtres humains deviendront frères". Hum.
Le but d'une cancel culture bien comprise n'est pas de reprocher aux époques antérieures des crimes dont ils n'avaient pas conscience. Je signale d'ailleurs que Beethoven n'est pas ciblé en raison d'actes personnels, mais uniquement à cause des idéologies que sa musique véhicule. Et de ce fait, c'est la transformation de Beethoven en mythe qui nous force à l'étudier également comme l'expression d'une mythologie.
Pour citer Barthes, ce Mythe Beethoven, de quelle idéologie est-il l'outil ?
L'analyse qu'en font les musicologues américains a ceci d'intéressant qu'elle permet de débusquer dans le sanctuaire auto-proclamé irréprochable de la musique classique les tendances racistes, sexistes et élitistes qui motivent par ailleurs l'impression impunie d'un éditorial aussi injurieux que celui d'Emmanuel Dupuy. N'existe-t-il vraiment aucun autre intellectuel plus sérieux, que cet homme qui croit encore naïvement au mythe du Génie Universel incarné naturellement dans un homme blanc?
Aujourd'hui, grâce à un ton volontiers polémique et provocateur, la cancel culture s'attaque aux idéologies sous-jacentes et montrent ce qui n'est pas "naturel" dans le fonctionnement du monde. Elle opère à grands coups de dynamite, qui fissurent les socles des statues des géants. Plus le milieu auquel il s'attaque est conservateur, plus il réagit violemment à ce prétendu iconoclasme, comme le prouve l'article d'Emmanuel Dupuy. Or, j'en suis convaincue, s'il était bien compris, il pourrait servir de base à un monde meilleur et rendre réellement universel le génie et son incarnation dans l'être humain, tous les humains - Alle Menschen.
Pour aller plus loin:
Linda Nochlin: "Pourquoi n'y a-t-il pas eu de grandes artistes femmes?" (1971)
Le mythe que réactive inconsciemment Dupuy dans son éditorial est celui du "Génie Universel", du "Grand Artiste", "porteur depuis sa venue au monde d'une mystérieuse essence baptisée génie ou talent aussi impérative que le meurtre, et qui par conséquent s'exprimera quoi qu'il arrive, même dans les circonstance les plus improbables ou fâcheuses".
Virginia Woolf: A room of One's Own (1929)
Pendant que Ludwig van Beethoven était initié par son père aux affres de la pratique musicale, sa soeur devait sans doute se contenter d'apprendre le tricot. Tandis que les hommes composaient des oeuvres universellement géniales, les femmes étaient occupées à "laver la vaisselle et coucher leurs enfants", comme le déplorait déjà Virginia Woolf à propos de la soeur de Shakespeare dans "Une pièce à soi". Et ne parlons même pas du sort de sa soeur noire. A l'époque de Beethoven, "Une fille de génie, qui aurait tenté de se servir de son don poétique (musical), aurait été à tel point contrecarrée par les autres, torturée et tiraillée en tous sens par ses propres instincts, qu’elle aurait perdu santé et raison" concluait déjà la grande écrivaine en 1929.
Matrimoine:
Le patrimoine culturel d'une société reflète l'ensemble de ses choix idéologiques et politiques: cela a été démontré, on le sait par de nombreux théoriciens. A ce titre, il est grand temps de faire de la place au matrimoine, rendu accessible grâce à l'initiative du site "présences compositrices" et ses archives répertoriées sous l'onglet "Demandez à Clara" (bravo!)
Alex Ross: " "Black scholars confront white supremacy in classical music". (2020)
Un brillant article d'Alex Ross (auteur du magnifique "The rest is noise: Listening to the Twentieth Century", 2007) qui analyse le racisme systémique de la musique classique.


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