La Haine du Public


Jean Louis Périer: Comment êtes-vous arrivé à Schubert ?

Romeo Castellucci : Je m’intéressais déjà à lui, et, depuis longtemps, je voulais mieux le connaître. Je cherchais des chants... Et je suis tombé sur ce lied qui s’appelle Nacht und Traüme. La porte s’est ouverte sur un univers d’une telle richesse que je me suis dit : c’est un appel. J’ai plongé.

Il y a dans le salon bleu, une grosse commode en acajou doré, de style Biedermeier. La mère interdit d'y toucher: c'est une Antiquité, et les enfants, dit-elle, sont des sauvages. Agenouillée devant le meuble rond et accueillant, la petite fille a plongé ses mains dodues au fond du tiroir où sont rangés les disques de la collection parentale. En ce temps-là, les années 80, une chaîne hifi est un luxe, elle trône dans le salon bourgeois comme un autel pieux qu'on ne peut approcher. La fillette profite de l'absence des parents sévères pour conjurer la tristesse d'un dimanche infini comme un service funèbre. Elle ose enfreindre la loi : ouvrir l’appareil et y glisser le cd. Il s’agit des Lieder de Schubert par Elisabeth Schwarzkopf. Sur la photo du CD, déjà démodée à l’époque, ses cheveux blonds sont coiffés en permanente, son nez fin est levé vers le ciel.
Oh souvenirs...

Dimanche 5 octobre 15h, à la Monnaie, assise seule parmi le public plus très jeune du dimanche après midi, je me souviens de la commode Biedermeier de mon enfance, et des lieder, dont je ne comprenais pas un mot, et pour lesquels j'avais inventé mes propres histoires.

(J'ai écrit un spectacle pour enfants racontant les lieder de Schubert, où j'ai tenté de traduire mes premières émotions d'enfance en écoutant ce CD.)

Quand la soprano entre en scène avec son costume rigoureux des années 40, sa permanente blonde éclatante, son petit air de Grace Kelly, je repense immédiatement à Elisabeth Schwarzkopf. Je me sens bien... mais sur tous pèse une menace et Sarah m'a prévenue: tu vas te prendre ta petite claque dans la gueule. 

L’interprétation vocale de Kerstin Avemo est très sensible, elle surfe à la frontière du maniérisme, mais n'y tombe jamais (me semble-t-il, mais ai-je le droit même d'émettre un tel jugement?). Elle accroche ses notes au ciel, son Nacht une Traüme est très beau. Puis elle s'en va. Une actrice, son doppelgänger, la remplace, et se déchaîne contre le public, avant de s'effondrer en larmes, en demandant pardon misérablement.

Kerstin Avemo
Roméo Castelluci insiste sur le Schubert douloureux: la souffrance comme muse; l’abandon, la mort, comme sources d’inspiration, ainsi que la solitude et le sentiment de non appartenance. Il y a chez lui le souvenir de cette anecdote (épigramme presque cliché du Romantisme allemand): Schubert, sur son lit de mort, murmure à l'oreille de son frère: "Y a-t-il une place pour moi sur terre ?"

La réponse contemporaine, de Castelluci est: Non. Kein Ort. Nirgends, comme l’écrivit Christa Wolf. L'u(a)-topie de l'artiste qui ne peut trouver sa place dans la société: c'est ce que je comprends du spectacle de Romeo Castelluci. Même la réalité des souffrances banales et humaines lui est refusée, puisqu'il l'interprète, pour que les gens le regardent. C'est le problème de la représentation. Seul et rejeté, il ne peut que demander pardon d’exister en dehors de la représentation, d'avoir soi-même des sentiments, comme l’actrice qui se confond en excuses après avoir hurlé son paquet d’injures au public. Les insultes faisant elles-mêmes partie de la représentation: que reste-t-il de vrai? Même la révolte est mise en scène. Même les injures sont en fait convenues. Sauf pour le public des récitals de la Monnaie, qui demeure, malgré les efforts des directeurs successifs, assez conservateur, et réagit donc avec émoi à ce genre de provocations (Exception faite du public endormi du dimanche qui somnolait benoîtement sous la pluie d'injures.) 


-Non, alors là c’en est trop, s’exclame un spectateur révolté : connard passe encore, mais enculé ! ça dépasse les limites! 

Ou alors, à la lumière de Pascal Quignard, on peut y voir le rapprochement de "mousikè" et "pavor": Terreur et musique: ces mots sont pour moi indéfectiblement liés: quelque allogènes et anachroniques qu'ils soient entre eux. Comme le sexe et le linge qui le revêt...

J'interroge les liens qu'entretient la musique avec la souffrance sonore. 


Le Cygne, métaphore de l’artiste, chante au moment où la mort s’approche. Ce que ce chant signifie est ambigu, nous dit Schubert : c’est à la fois la douleur de l’anéantissement et joie du renouveau, à la fois Vernichtungsbang, et Verklärungsfroh. Le monde de Schubert a encore la foi : en une aufklärung possible, une vie après la mort, une résurrection.

Dans ce sens-là, peut-être Romeo Castelluci aurait-il pu instiller une goutte d’espoir à sa lecture du Chant du Cygne ? Et peut-être aurait-il pu introduire le sens d’une certaine retenue, une pudeur si typiquement schubertienne ? On ne sanglote pas au 19ème siècle : ce sont les concierges qui parlent de leurs sentiments! Se laisser aller, c'est plouc. Quand il pleurait, mon père était puni. Au catéchisme, on parlait des fins dernières, de cette vallée de larmes. La souffrance est quotidienne.... Franz Schubert est le 12e enfant d'une famille de quatorze, dont cinq seulement atteindront l'âge adulte. Pourquoi lui aurait-il le droit de vivre et pas les autres geschwister? L'existence sur terre est un passage: la vraie vie est ailleurs. 

Un petit quart d'heure avant la fin, mon voisin qui n’a pas arrêté de perturber les lieder de ses éternuements et de divers gargarismes louches, se lève enfin et s’en va. Il estime sans doute qu'il n'a pas payé sa place pour se faire traiter d'enculé. Je regrette presque que Romeo n’ait commencé son spectacle par les insultes, cela m'aurait évité de vivre la première partie du spectacle dans la crainte que ce gros monsieur s'étouffe... Même si ça aussi, c'est la grandeur et la tristesse de la condition humaine.

avec Kerstin Avemo, soprano
et au piano: Alain Franco

à lire aussi: Pascal Quignard, la Haine de la musique, édition folio



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