Le Blues du compositeur

Sibelius disait de la dive bouteille qu'elle était "sa plus fidèle compagne". Ce commentaire en dit long sur son amour pour l'alcool, quand on sait que l'autre fidèle compagne de sa vie, sa femme Aino, resta à ses côtés tout au long des 65 ans de leur mariage. Mais l'alcoolisme est (encore aujourd'hui) le sport national en Finlande, donc on peut supposer qu'Aino s'estimait heureuse que son mari soit aussi compositeur. Malgré cette addiction, la longévité de Jean Sibelius fut exceptionnelle pour l'époque: il mourut à l'âge de 91 ans.
A 80 ans, il déclarait déjà avec une ironie un rien amère: "tous les médecins qui ont voulu m'interdire de fumer et de boire sont morts".

Sibelius a écrit sa 5ème symphonie en pensant à un groupe de cygnes qu'il avait un jour vu voler au-dessus de sa propriété. Dans son journal intime, il avait décrit ce moment d'épiphanie: "Une de mes plus belles expériences! Quelle beauté! Ils ont tournoyé au-dessus de moi pendant un long moment avant de disparaître dans la brume comme un ruban argenté". Et il avait ajouté ce commentaire étonnant:
"Et c'est à moi que c'est arrivé, à moi, l'éternel perdant."



Born to lose, I've lived my life in vain
Every dream has only brought me pain
All my life I've always been so blue
Born to lose and now I'm losin' you


Ray Charles avait aussi un problème d'addiction, mais lui c'était à la drogue. "Born to Lose" est une chanson qu'il a reprise à Ted Daffan , un compositeur country immensément célèbre (parmi les amateurs de country) qui était l'auteur d'un autre tube: "The Truckdrivers' Blues". Cette chanson-là, Ted Daffan l'écrivit un jour qu'il s'était arrêté dans un diner, parce qu'il avait remarqué que la première chose que faisaient les chauffeurs en entrant dans le restaurant, avant même de se commander un café, était de se diriger vers le Jukebox et y insérer une pièce de monnaie.

Feelin' tired and weary from my head down to my shoes
Feelin' tired and weary from my head down to my shoes
Got a low down feelin' truck driver's blues


Peut-on comparer cette fatigue physique et morale des chauffeurs de camions à celle que peuvent parfois ressentir les compositeurs?


Sibelius passa les trente dernières années de sa vie reclus dans sa propriété d'Ainola, la partition de sa huitième symphonie couchée, inachevée, sur sa table de travail. Comme Nietzsche, mais pour d'autres raisons, quelque chose le paralysait et l'empêchait de composer quoi que ce soit de vraiment important.

"L'isolement et la solitude me mènent au désespoir....Pour survivre j'ai l'alcool. On me traîne dans la boue, je suis seul, tous mes vrais amis sont morts. Ma réputation est au plus bas. Impossible de travailler. Si seulement tout cela pouvait finir."



Source: The Rest is Noise - Alex Ross. Un livre à s'offrir pour Noël!


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