Vivre dans un Livre
- Ah bon? et vous l'avez lu combien de fois ?
- Six fois, me répondit-il tranquillement.
Cette anecdote que Proust l'amateur de mondanités n'aurait sans doute pas désavouée, me revint à l'esprit alors que je lisait le petit livre d'Alain de Botton intitulé "How Proust can change your life". Lire Proust aide à comprendre le sens de la souffrance. Non pas dans le sens que sa lecture est pénible, même si c'est parfois sa réputation, mais, soutient de Botton, dans le sens que seul Proust a véritablement compris comment "souffrir avec succès". La souffrance est un moteur: c'est la douleur, le manque, la frustration, qui permettent à l'être humain de se poser les bonnes questions. Si Marcel Proust lui-même avait joui d'une santé inaltérable, d'une digestion et d'un sommeil sans heurts, et d'un mariage sans nuages (ou d'un mariage tout court), sans doute n'aurait-il jamais écrit son fabuleux chef-d'oeuvre dont le premier volume fut publié il y a tout juste cent ans.
Car voyez ce pauvre Marcel (de nom complet: Valentin Louis Georges Eugène Marcel ) (merveilleux répertoire de prénoms hipster!)... Alors que tout Paris se liquéfiait sous l'effet d'une terrible canicule estivale, Proust dont le bout du nez était toujours froid, s'enfermait dans sa chambre toutes persiennes closes et restait cloué au lit, où il avait arrangé son bureau sous des montagnes de couvertures, sa bouillotte calée entre les cuisses ou sous le bas du dos,et il écrivait, raturait, peaufinait, prenant à peine le temps de se reposer, effaré à l'idée de mourir avant d'avoir eu le temps de terminer son grand oeuvre. Je l'imagine alors grommeler, dans les mots du grand poète René Char (1907 – 1988)
tu es pressé d'écrire
comme si tu étais en retard sur la vie
s'il en est ainsi fais cortège à tes sources
hâte-toi
hâte-toi de transmettre
ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance
effectivement tu es en retard sur la vie
la vie inexprimable
la seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir
celle qui t'es refusée chaque jour par les êtres et par les choses
dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés
au bout de combats sans merci
Et puis un matin, avec un sourire béat, il déclara à sa bonne Céleste qui entrait dans sa chambre:
"J'ai mis le mot fin. Je peux mourir maintenant".
On l'aura compris, selon Proust, et dans ses propres mots: "la vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent pleinement vécue, c'est la littérature". Il est donc encore plus radical qu'un autre auteur, Fernando Pessoa, qui déclara un jour: « La littérature, comme toute forme d'art, est l'aveu que la vie ne suffit pas » (Fernando Pessoa (1888-1935).
Vivre et même revivre, dans un livre, c'est ce que Proust propose, et c'est ce qu'il a accompli.
Vivre et même revivre, dans un livre, c'est ce que Proust propose, et c'est ce qu'il a accompli.
Quelques idées pour participer vous aussi au centième anniversaire de la publication du "Côté de chez Swann":
- (ré)écouter à l'infini les podcasts de l'émission "un été avec Proust" produite par France Inter cet été (à trouver sur le site de France Inter) (Merci Hossein pour la découverte)
- S'inscrire au concours des Monty Python: "Summarize Proust in 15 seconds" (voir ci-dessus)
- Lire "How Proust can change your Life" (Alain de Botton, 1997)
- Respirer un grand coup et commencer la lecture de la Recherche elle-même.
- Pour pimenter la lecture, établir la liste des équivalents des personnages de la Recherche dans votre entourage.
- Retrouver un souvenir presque oublié de la petite enfance (le goût bitumé des chewings gums décollés par terre dans la cours de récré) et le raconter à un ami proche ("Erk, mais c'est dégueulasse!").
- En cas de creux, préparer des madeleines bien sûr (ou des chewing-gums recyclés)
- Répondre au fameux questionnaire de Proust, voir ici.
- Choisir votre aphorisme proustien préféré, et l'apprendre par coeur, pour pouvoir le citer sans ciller à n'importe quel dîner.

Commentaires
xx
Billie