The Titus Show
Assister à la première du premier opéra de la saison à la Monnaie est déjà un événement mondain en soi, auquel je m'abandonne avec une délectation coupable. Les puristes viendront les jours suivants: car rien n'est de meilleur teint que de snober les snobs de la première, ceux qui viennent pour être vus.
"Voir et être vu" pourrait d'ailleurs être le sous-titre de la "Clémence de Titus" dans la lecture qu'en donne le metteur en scène belge Ivo van Hove. Le décor sur scène n'est pas moins élégant que l'assemblée: un lit couvert de coussins chamarrés, à gauche une chaise longue "à la romaine" et une psyché, et à droite un bureau en acajou. Toute l'action se passera donc dans ce loft luxueux, (ren)fermé par des portes-fenêtres aux vitres teintées et qu'illuminent de jolies lampes sur pied. Mais déjà l'immense écran qui surplombe la scène perturbe le réalisme de ce cadre: on est bien dans une installation conceptuelle car les chanteurs seront filmés du début à la fin, en close up, et ce sera retransmis en direct.
L'ouverture de l'orchestre (dirigé par Ludovic Morlot qui s'en sort pas mal) résonne de tous ses cors, timbales et trompette triomphants, comme un jingle: la loft story de l'empereur Titus et de ses proches peut commencer. Car si l’histoire de Titus avait été choisie par Mozart pour rendre hommage à la figure du despote éclairé de Leopold II lors de son couronnement en 1791, elle sera chez Ivo van Hove celle d'hommes et de femmes politiques du 21ème siècle, pris dans un show permanent, relayé à l’écran comme sur les réseaux sociaux, de façon quasi-simultanée (on se souvient du récent incident diplomatique lors de la fusillade près du Capitole, il y a quelques jours, ou du tweet malheureux de Tirweiler).
Et enfin, dans ce monde-là précisément se pose alors la question de l’authenticité des sentiments: comment s'assurer de la sincérité de la clémence de Titus? A une époque où il
faut surtout paraître, n’est-il pas plus malin de gagner
l’opinion publique par sa clémence que par sa cruauté ? La Clémence de Titus ne serait-elle pas plutôt un calcul politique?
Peut-être cela explique-t-il pourquoi le Sextus grâcié par Titus semble, à la fin de l'opéra, plus dépité que jamais?
D'un point de vue musical, l'opéra de la Clémence de Titus est dominé par les voix de femmes (deux rôles d'hommes sont écrits pour des sopranos) qui dominent aussi cette production: l'italienne Anna Bonitatibus est parfaite dans son rôle de Sextus tourmenté et Veronique Gens, superbe en peste de la haute (Vitellia). Le duo fémininin Sextus-Vitellia et le duo d'amour Annius/Servillia font partie des plus beaux duos féminins écrits par Mozart dont c'était une des spécialités, tandis que le très bel air de Sextus ("Parto...") en duo avec la clarinette qui personnifie en quelque sorte la voix de sa conscience, fut l'un des moments les plus appréciés de la production.
La clemenza di Tito, K.621: opera seria en deux actes composé par Wolfgang Amadeus Mozart en 1791 sur un livret en italien de Caterino Mazzolà d'après Metastase et Cinna de Corneille.
A la Monnaie, jusqu'au 26 octobre 2013, direction musicale Ludovic Morlot, mise en scène Ivo van Hov:e.
Plus d'info: www.lamonnaie.be
1. The House of Cards: série politique américaine diffusée en 2013 sur Netflix. Située à Washington DC elle présente l'histoire de Frank Underwood (Kevin Spacey), un démocrate qui après avoir été écarté par trahison du poste de secrétaire d'état décide de se venger de ceux qui l'ont trahi.
2. Le tweet qui créa la controverse lors de la fusillade du Capitole, de Tim Griffin, républicain, membre du Congrès.
3. "The Black Mirror" est une série britannique produite par la BBC qui interroge les aspects négatifs de notre société dominée par les technologies de communication.
5. Marie Louise d'Espagne (1745-1792)






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