L'attente
Il y a une scénographie de l'attente - cela se joue donc comme une pièce de théâtre. Le décor représente l'intérieur d'un café. Nous avons rendez-vous, j'attends...
Je me dis que si elle a du retard c'est qu'elle s'en fiche. Qu'elle repense encore à son ex, qu'elle a renoué avec lui, ou alors, qu'elle a rencontré un homme, un vrai, pas une lopette comme moi.
C'est toujours celui qui aime qui est condamné à l'attente. L'autre lui n'attend jamais. Je me déteste de guetter ce stupide Iphone posé devant moi sur le comptoir. Je pense même à un moment que c'est peut-être un problème de réseau, tout en sachant pertinemment que je me leurre. Pour me le prouver, je m'appelle avec mon autre portable. L'appareil vibre - et mon coeur sursaute. Imbécile! Fou! J'ai cru un instant que c'était elle, alors que je suis en train de m’appeler moi.
Il faut que j'arrête ce manège. Et ce whisky...
Que faire? J'hésite à l'appeler, mais j'ai envoyé un sms il y a 27min exactement. Appeler déjà serait une marque de faiblesse. Elle va croire que je suis cuit - qu'elle a tous les pouvoirs, notamment celui de me faire poireauter deux heures dans un café sinistre.
Faire attendre, prérogative constante de tout pouvoir.
Le couple installé en face de moi me déprime. Ils sont l'exemple parfait de Zweisamkeit, la solitude à deux. Lui, il fume sans cesse, tandis qu'elle fixe l'emballage de son nouveau rouge à lèvres. Elle est jolie pourtant avec sa robe orange à manches courtes (elle est blonde comme toi), mais ils n'ont jamais rien eu à se dire, c'est évident. Tandis que toi et moi, Amandine, mon amour, nous avons une telle connexion intime: tu es mon âme soeur! Ah si seulement tu voulais le reconnaître enfin, et quitter les démons de ton passé pour me rejoindre sur la route glorieuse de l'amour éternel.
Voilà ça y est: je radote à nouveau.
Amandine. Je répète souvent ton nom. Il m'est doux aux lèvres. Pourtant en cet instant précis, je te déteste. Ce whisky me donne envie de pleurer. J'ai envie de tout vendre et disparaître en Amérique du Sud avec Médor. Je ne veux plus entendre parler de femmes. Ma vie n'a aucun sens. Qu'elle retourne avec son autre type, ce con, il ne se rend même pas compte qu'il est cocu. Qu'a-t-il de plus que moi d'ailleurs? J'espère juste qu'elle réalisera rapidement qu'il n'y a plus rien entre eux.
Je ne veux plus jamais entendre parler de femmes. Jean a raison: ce sont toutes des salopes.
Garçon, encore un whisky s'il vous-plaît.
Fantaisie sur Roland Barthes, Fragments d'un discours amoureux et variations autour des confidences de mon cher ami A.P.
Illustration d'Edward Hopper.
Edward Hopper - Rétrospective
Paris, Grand Palais, jusqu'au 28 janvier (si vous trouvez encore des places!)



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