Avant/après: l'expérience de la Chaconne
Dans ses souvenirs, Fiodor Droujinine, altiste moscovite
décédé en 2007, raconte:
"Je dis souvent aux étudiants que dans la vie d'un musicien, il y a un avant et un après la chaconne de Bach, tant est parfaite cette oeuvre. " Il ajoute ce commentaire presque hyperbolique, si on ne parlait justement de la chaconne: "L'oeuvre de Bach est un vrai miracle, mais parmi ses sonates et ses partitions pour instrument solo, la chaconne est la merveille des merveilles".
Je me souviens encore comment j'ai découvert la merveille en question. Je devais avoir 16 ans. Tard le soir, probablement lors d'un babysitting sinistre, un film passait à la télévision. Le dernier bout du film montrait un homme qui jouait la chaconne au milieu de la cour des miracles que représente le monde souterrain du métro parisien. Je ne me souviens de rien d'autre, ni de l'histoire, ni de ce que faisait cet homme dans les couloirs du métro à jouer la chaconne. Je me souviens juste d'avoir scruté le générique à la recherche du fabuleux morceau qui venait d'être joué. Et bien: 15 ans plus tard, grâce au miracle de google, j'ai aujourd'hui retrouvé le titre de ce film (Le Joueur de Violon - pas très compliqué en fait) et même l'extrait en question, que quelqu'un avait mis sur youtube. Apparemment je n'étais pas la seule à avoir été foudroyée par la chaconne dans ce film-là.
Anna Andreevna Akhmatova est une des plus importantes poétesses russes du xxe siècle. Elle faisait partie du cercle de l'intelligentsia commun à Droujinine, et passa un été en 1956 dans la datcha du beau-père de ce dernier. Voici ce que Droujinine raconte :
"Un jour, Anna Andreevna me demanda à table ce que je travaillais alors, et je répondis que j'étudiais la célèbre chaconne de Bach pour violon solo. Il se trouve qu'Anna Andreevna n'avait jamais entendu cette oeuvre, et ne savait même rien d'elle. J'estimais qu'il était encore trop tôt pour moi de jouer la chaconne devant un public, mais je ne pouvais pas non plus refuser ce plaisir la reine des poètes. Je lui promis de travailler aussi intensément que possible pour la lui jouer bientôt. Et donc, par un jour qui fut vraiment beau pour moi, un peu avant le déjeuner, j'invitai Anna Andreevna à écouter la chaconne. Je me souviens que nous discutâmes du mot français chaconne et que je dissertai sur la forme de cette composition. Je ne saurais dire comment je jouai, mais le bouleversement éprouvé par Anna Andreevna couronna tous mes efforts. Il ne s'agit pas ici de la qualité de mon jeu, mais de l'impression produite par la musique elle-même. La sévère et majestueuse beauté de la chaconne, l'aspect monumental et l’architectonie de sa forme, l'inépuisable fantaisie et l’ingéniosité de Bach dans la construction et la poursuite des variations polyphoniques restèrent à jamais gravés dans le coeur d'Ana Akhmatova. la chaconne est souvent évoquée dans les vers qu'elle écrivit par la suite".
En effet, en 1956 Anna Akhmatova écrivit ce poème:
Rêve
Est-il doux de rêver des rêves ineffables ?
A. Blok
Ce rêve était-il ou non prophétique...
Mars se levait dans un ciel constellé,
S’allumait, rouge, fatidique, –
J’ai rêvé cette nuit que tu venais.
Tout t’annonçait... La Chaconne de Bach,
Les roses ouvertes pour rien
Une cloche de village qui tinte
Sur les sombres terres labourées.
Et l’automne déjà tout proche
Qui soudain se ravise, recule.
En ce terrible anniversaire, comment, août,
As-tu pu m’apporter ce message ?
Comment m’acquitter de ce cadeau royal ?
Où aller ? Avec qui festoyer ?
Me voici, comme avant, écrivant sans rature
Mes vers dans le cahier brûlé.
14 Août 1956. Près de Kolomna


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