Nicotine
J'ai de nouveau trop fumé hier soir - j'ai laissé mes poumons noircir encore un peu plus, je les ai maltraités, j'ai saturé mon haleine d'odeurs nauséabondes, et le coquetier que j'utilise comme cendrier a vomi ses cendres sur la table basse comme le Vésuve sur Pompéi. Grise et gonflée de fatigue, je ne me trouve pas forcément sexy ce matin, et quand je tousse keuf keuf, ça résonne bizarrement.
Aurais-je enfin atteint le dégoût nécessaire pour abandonner cette mauvaise habitude?
On est en décembre - certains se sont dit: c'est promis, j'arrête dès le 1er janvier! Ils s'accordent un mois de répit, ils fument leurs dernières cigarettes comme des condamnés... et ils fument fument fument sans discontinuer.
Ce n'est pas mon style. Moi si j'arrête un jour, ce sera par hasard, paresse ou lassitude, en plein mois de novembre, alors que tout, absolument tout (apéro, feu de bois, vieux château) vous encourage à cloper.
Et alors, je ferais comme Jim Jarmusch dans le film "Blue in the Face" de Paul Auster et Wayne Wang (1995): je filmerais ce moment historique.
Il y a peut-être une bonne raison d'arrêter de fumer, et c'est Orhan Pamuk qui la donne, dans son merveilleux petit texte "Depuis que j'ai arrêté de fumer" que je reproduis ici:
"Cela fait maintenant deux cent soixante-douze jours que j'ai arrêté de fumer. Je pense m'y être habitué, à présent; je n'en souffre plus autant, je n'ai plus l'impression d'avoir été amputé d'une partie de mon corps. Non, le sentiment de manque et d'arrachement ne m'a pas quitté. Simplement, je m'y suis accoutumé; plus précisément, j'en ai accepté l'amère réalité.
...
Je me souviens parfois que j'avais une autre identité, que substituts et médicament, slogans et mises en garde sur les dangers mortels de la cigarette ont réussi à me faire oublier. Je désire redevenir celui que j'étais, cet ancien Orhan, l'homme qui fumait et était toujours prêt à tenir tête au diable en personne.
Lorsque je me rappelle cette ancienne identité, le problème ne se résume pas à l'envie pressante d'allumer une cigarette. Je ne ressens plus le manque physique des premiers jours. C'est mon ancien moi qui me manque, comme me manquerait un ami cher ou un visage. Je souhaite retrouver mon ancienne personnalité. C'est comme si on m'avait contraint à enfiler un vêtement dont je ne voulais pas, et transformé de force en quelqu'un d'autre. Si je fumais, je pourrais à nouveau éprouver l'intensité et l'impétuosité des nuits de l'époque où j'étais dans la peau de mon ancien moi.
Lorsque me submerge cette envie de revenir en arrière, il me semble vaguement me souvenir que j'étais alors immortel. A cette époque, le temps ne passait pas: quand je fumais encore, j'étais parfois si heureux, ou bien mon désespoir était si noir, que je croyais que tout resterait éternellement ainsi. Quand je tirais voluptueusement sur ma cigarette, le monde était immuable.
...
A présent, la personnalité que j'ai abandonnée derrière moi joint sa voix à celle du diable pour me rappeler vers ce temps béni où le temps ne passait pas et où la mort n'existait pas. Cet appel tentateur ne m'effraie pas.
Parce que, comme vous le voyez, l'écriture - si vous vous sentez bien avec elle - résout tous les problèmes". (Orhan Pamuk: D'autres couleurs, extraits)
En attendant d'avoir trouvé le substitut adapté, je poursuivrai ma route nicotinée, émettant des nuages impertinents autour de moi, comme Jules Laforgue dans son poème malicieux:
Oui, ce monde est bien plat ; quant à l’autre, sornettes.
Moi, je vais résigné, sans espoir, à mon sort,
Et pour tuer le temps, en attendant la mort,
Je fume au nez des dieux de fines cigarettes.
(Jules Laforgue, La Cigarette, 1880)


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