La Sirène et Debussy

Quand j'étais petite, cette période de l'année était caractérisée non seulement par les longs trajets en voiture surchauffée conduite par des parents sur-excédés, mais aussi par l'arrivée des cartes postales qu'on trouvait au retour, dans une maison envahie par l'odeur de l'abandon estival.

Aujourd'hui, en 2011, les cartes postales sont devenues plus rares, c'est une des joies perdues avec l'arrivée du web... Alors parfois, au détour d'un magasin-souvenirs, j'ai la nostalgie de ces missives gribouillées au dos de photos kitsch. 

Quoi qu'il en soit, voici une carte postale qu'écrivit Debussy à son éditeur, alors qu'il séjournait près de Dieppe, au Grand Hôtel Château de Puys, le 8 août 1906

Mon cher ami,

Me revoici avec ma vieille amie la Mer; elle est toujours innombrable et belle. C'est vraiment la chose de nature qui vous remet le mieux en place. Seulement on ne respecte pas assez la Mer... Il ne devrait pas être pemis d'y tremper des corps déformés par la vie quotidienne; mais vraiment tous ces bras, ces jambes qui s'agitent dans des rythmes ridicules, c'est à faire pleurer les poissons. Dans la Mer, il ne devrait y avoir que des Sirènes; et comment voulez-vous que ces estimables personnes consentent à revenir dans des eaux si mal fréquentées?

Donnez-moi bientôt de vos bonnes nouvelles et croyez à ma vieille amitié.

Ce que Debussy ne raconta jamais à son vieil ami, c'est qu'en 1880, alors qu'il n'était encore qu'un jeune compositeur plein de promesses, il s'était rendu dans le même hôtel réputé pour son extraordinaire plateau de fruits de mer. Un soir, alors qu'il se balladait pour digérer l'un d'eux, son esprit absorbé par l'énigme d'un air qui lui résistait, soudain, ses pieds trébuchèrent contre une très longue queue de poisson. C'était en réalité l'appendice d'une jolie sirène rousse, assise sur un rocher face à la mer, qui pleurait toutes les larmes de son corps hybride. La demoiselle poisson avait perdu l'un de ses coquillages-bikini et se sentait affreusement gênée à l'idée d'être ainsi dénudée parmi le peuple de la mer, qui contre toute attente est plutôt pudibond. Ignorant de ce fait, Debussy était resté ébloui par la blancheur surnaturelle de ce sein de sirène, qui scintillait au clair de lune. Mais avant qu'il n'ait pu reprendre ses esprits, la créature s'était déjà évaporée.

Depuis lors, dès qu'il avait un moment de libre, Debussy courait vers la mer, mais jamais au grand jamais, il n'eut la chance d'y croiser à nouveau l'une de ces jolies sirènes. Bien des années plus tard, il leur composa une pièce symphonique qu'il décrivit comme ceci:


« C'est la mer et son rythme innombrable, puis, parmi les vagues argentées de lune, s'entend, rit et passe le chant mystérieux des Sirènes. »

Commentaires

Marie a dit…
Ne sommes-nous pas tous mi-homme, mi autre chose?
Est-ce pour ça que nous pleurons tous avec Rusalka?
http://www.youtube.com/watch?v=wPEDeWyWgw4

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