La musique dorée du silence

La radio est à la musique, ce que la photo est à l'image - je lance ça comme ça, c'est une proposition de départ. Quand Walter Benjamin écrivit son fameux essai L'Œuvre d'art à l'époque de sa reproductibilité technique, pensa-t-il appliquer son concept d'aura à l'oeuvre musicale? Je ne crois pas. Mais deux pages du livre de Milan Kundera que je viens de terminer (L'ignorance) m'inspirent ce parallèle possible.




Je vous les cite:



"Schönberg, déjà en 1930, écrivait: "la radio est un ennemi, un ennemi impitoyable qui irrésistiblement avance, et contre qui toute résistance est sans espoir"; elle "nous gave de musique, sans se demander si on a envie d'écouter, si on a la possibilité de la percevoir", de sorte que la musique est devenue un simple bruit, un bruit parmi des bruits.
la radio fut le petit ruisseau par lequel tout commença. Vinrent ensuite d'autres moyens techniques pour recopier, multiplier, augmenter le son, et le ruisseau devint un immense fleuve. Si, jadis, on écoutait la musique par amour de la musique, aujourd'hui elle hurle partout et toujours, "sans se demander si on a envie de l'écouter", elle hurle dans les hauts-parleurs, dans les voitures, dans les restaurants, dans les ascenseurs, dans les rues, dans les salles d'attente, dans les salles de gymnastique, dans les oreilles bouchées des walkmen, musique réécrite, réinstrumentée, raccourcie, écartelée, des fragments de rock, de jazz, d'opéra, flot où tout s'entremêle sans qu'on sache qui est le compositeur (la musique devenue bruit est anonyme), sans qu'on distingue le début ou la fin (la musique devenue bruit ne connaît pas de forme); l'eau sale de la musique où la musique se meurt.
Schönberg était conscient du danger, mais au fond de lui-même il ne lui accordait pas trop d'importance. Il vivait dans les très hautes sphères de l'esprit, et l'orgueil l'empêchait de prendre au sérieux un ennemi si petit, si vulgaire, si répugnant, si méprisable. Le seul grand adversaire digne de lui, le rival sublime, et qu'il combattait avec brio et sévérité, était Igor Stravinski. C'est contre sa musique qu'il ferraillait pour gagner les faveurs de l'avenir.
Mais l'avenir, ce fut le fleuve, le déluge de notes où les cadavres des compositeurs flottèrent parmi les feuilles mortes et les branches arrachées. Un jour le corps mort de Schönberg, ballotté par les vagues démontées, heurta celui de Stravinski et tous les deux, dans une réconciliation tardive et coupable, continuèrent leur voyage vers le néant (vers le néant de la musique qu'est le vacarme absolu)". Milan Kundera. L'ignorance, p136-137

Commentaires

Marie a dit…
La radio

Au petit matin bleu & café la radio propulse l'endormi dans le brut et dans le beau, et l'endormi se rappelle son appartenance au monde.

Il y a la radio du dimanche qui traîne les silences. La radio des longs trajets à rencontrer les voix qui ont fumé, celles qui ont d'autres caractéristiques et les sons qui se laissent imaginer.

La radio quand la nuit est spleen, qui s'étire dans le ronronnement des sujets essentiels, monotones, et le sommeil qui lèche les ondes.

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