Le buste de Nefertiti est un faux. Vrai ou faux?
Mettons-nous devant un exemple de l'actualité: le buste de Nefertiti, récemment taxé d'Imposture de l'égyptologie par un historien de l'art suisse, Monsieur le Professor Doktor Doktor Stierlin (ici).
Quand on y pense, c'est assez fou qu'une contrefaçon soit systématiquement dévaluée par rapport à un vrai, même si elle présente une similitude parfaite avec un original. Le faux n'a aucune valeur par rapport au vrai, c'est comme ça. Mais pourquoi? et quels sont les critères pris en compte pour expliquer cette infériorité artistique? Et comment trouver une réaction adéquate au moment de révélation de la supercherie?
Certains, comme Goodman, arguent que la différence n'est pas tellement esthétique ou ontologique, mais plutôt cognitive, qu'elle se situe dans le cerveau du récepteur. Problème: cette explication n'est valable que dans la mesure où la personne est déjà consciente que l'oeuvre considérée est un faux.
"Savoir qu’une œuvre est authentique ou contrefaite est ce qui porte à rechercher une différence esthétique (différence qui sera ensuite à la base de l’évaluation artistique). Autrement, elle n’aurait tout simplement pas été perçue. Cette information qui ne provient pas des sens modifie le regard : lorsque l’on sait qu’une œuvre est contrefaite, on la regarde autrement."(ici)
Cette explication n'aide pas à comprendre "où réside la différence artistique entre œuvre authentique et contrefaçon, et pourquoi seule la première serait digne de notre attention" (source ici). S'il n'y a aucune différence artistique visible entre vrai et faux, pourquoi le faux serait-il moins admirable que le vrai? C'est d'ailleurs la position que certains défendent avec plus ou moins d'habileté, entre autres les faussaires eux-mêmes, on comprend bien pourquoi. Par exemple, Van Meegeren, grand faussaire du début du 20ème siècle, tirait une énorme fierté de ses capacités à fabriquer de faux Vermeer, se prenant presque pour la réincarnation du fameux peintre hollandais.
D'autres laissent à la science le soin de trancher et soutiennent l'impossibilité totale du faux parfait. Il y aurait toujours moyen de découvrir la supercherie grâce aux différents outils scientifiques. Dans le cas de la Nefertiti, pourtant, les pigments analysés semblent bien remonter à l'époque égyptienne. Mais notre âpre Professor Doktor suisse réfute cette apparente preuve scientifique d'authenticité. Selon lui, c'est l'archéologue de l'époque (1912), le fameux Ludwig Borchardt, qui aurait fait faire le portrait de la reine d'après les représentations qu'il avait trouvées, pour avoir une idée de son apparence en 3D quand elle portait sa tiare. Et les pigments d'époque? "Il voulait faire des essais de polychromie en utilisant les pigments anciens trouvés sur le site des fouilles", répond Stierlin (ici). Un scénario farfelu, ok, mais pas complètement impensable: la réalité excède souvent de loin la fiction la plus folle.
Les arguments apportés par le scientifique suisse pour soutenir son accusation relèvent plutôt de l'étude stylistique et esthétique. En effet, nous dit Stierlin, c'est l'aspect général du portrait qui est très louche: cette longue ligne du cou a des intonations trop "Art Nouveau" pour être honnête... Une façon aussi de dire qu'il est impossible, en art, de réaliser un faux parfait, car certaines caractéristiques stylistique de l'époque de réalisation se greffent sur l'objet en question, et avec le recul, il est toujours possible de les déceler.Son autre argument est basé sur ses connaissances en tant qu'expert d'art égyptien: selon lui, il est impensable que le buste "n'ait pas d'oeil gauche et n'ait jamais été préparé pour le recevoir. C'est une injure pour un Egyptien ancien, selon qui la statue est la personne elle-même"(ici) En outre, la provenance du buste et les circonstances de sa découvertes sont beaucoup trop louches, nous assure l'Egyptologue suisse (ici)
Bref, pour reprendre la discussion des critères esthétiques justifiant (ou pas) notre admiration devant un vrai /notre dégoût devant un faux... et bien on n'est pas sorti de l'auberge, pour faire court. Car même si on argue que c'est l'intention, l'originalité de l'artiste, sa force créatrice qui font la différence de valeur entre oeuvre véritable et contrefaçon, le problème ontologique reste inchangé: et on se rend vite compte, au final, et après avoir sukkelé comme des fous, qu'aucun des critères évoqués "n’offre une réponse satisfaisante qui permettrait de justifier que l’œuvre d’art authentique et la contrefaçon soient distinctes sur le plan de la valeur artistique". (ici)
Enfin, y'en a un qui n'est pas non plus sorti de l'auberge, c'est Dietrich Wildung, le pauvre directeur du Neues Museum de Berlin, qui vient de dépenser des milles et des cents pour la galerie flambant neuve où emménagera la belle Egyptienne en octobre prochain. Il a vivement protesté contre les accusations suisses, et conclu, péremptoire: "Die Berliner wissen, dass ich Recht habe." (ici)
Un argument irréfutable, je suis d'accord.

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