Digressions musicales (et pardon pour ce titre pédant)

Peut-être parce que je suis prof depuis peu, j'ai eu envie de me replonger dans le Politique d'Aristote où il imagine ce que doit être l'éducation dans la Cité parfaite (une cité parfaite, quel ennui!). Déjà on admire le renversant renversement de valeurs qui s'est opéré depuis les Grecs: Aristote trouvait dégradantes ("serviles" comme il dit) les occupations dont un salaire est le prix (berk, gagner de l'argent, mais comme c'est vulgaire). Un homme libre devait recevoir une éducation "libérale" où on ne lui enseignait que des choses considérées aujourd'hui comme parfaitement inutiles (les lettres, la gymnastique, la musique et le dessin)... J'imagine le petit Aristote à l'école en 4ème GM (4ème année, option Gym-musique), et je me marre.

Donc l'éducation des Grecs comportait un enseignement de la musique... Cependant, note le même philosophe, la musique n'a été ajoutée au cursus scolaire (pardon pour le néologisme) par les législateurs de l'époque que dans la mesure où elle était considérée comme un noble moyen de passer ses loisirs. "Car si, selon eux, il est un délassement digne d'un homme libre, c'est la musique"... Et comme Aristote est un coupeur de cheveux en quatre, il reste quelque peu embarrassé par une analyse aussi superficielle de la musique, et se demande lui "quelle en est réellement sa puissance et sa véritable utilité..."

Il émet trois hypothèses:
  • La musique a de la valeur comme divertissement, comme passe-temps:
"N'est-elle qu'un jeu ? n'est-elle qu'un délassement ? tel que le sommeil, les plaisirs de la table, passe-temps fort peu nobles en eux-mêmes sans contredit, mais qui, comme l'a dit Euripide, Nous plaisent aisément et charment nos soucis. Doit-on mettre la musique au même niveau, et la prendre comme on prend du vin, comme on se laisse aller à l'ivresse, comme on se livre à la danse ? Il y a des gens qui n'en font pas une autre estime."

  • La musique a de la valeur car elle permet d'élever l'homme (et donc éduquer le jeune à la vertu)
"Mais bien plutôt, la musique n'est-elle pas aussi un des moyens d'arriver à la vertu ? Et ne peut-elle pas, de même que la gymnastique influe sur les corps, elle aussi influer sur les âmes, en les accoutumant à un plaisir noble et pur ?"
  • La musique a de la valeur car elle permet de perfectionner l'intelligence de l'homme.
"Enfin, en troisième lieu, avantage qu'il faut joindre à ces deux-là, en contribuant au délassement de l'intelligence, ne contribue-t-elle pas aussi à la perfectionner ? On conviendra sans peine qu'il ne faut point faire un jeu de l'instruction qu'on donne aux enfants. On ne s'instruit pas en badinant ; et l'étude est toujours pénible. Nous ajoutons que le loisir ne convient ni à l'enfance, ni aux années qui la suivent : le loisir est le terme d'une carrière ; et un être incomplet ne doit point s'arrêter." (arbeiten!!)

Aristote refile alors la patate chaude aux autres, et décrète qu'il laisse la question en suspens, "afin de fournir quelques directions aux recherches ultérieures que d'autres pourront faire sur ce sujet".

Dommage, mais peu de philosophes par la suite ont rouvert le dossier, ou alors en l'incluant (quand c'était commode) au chapitre des Arts, traitant le tout dans un discours général sur l'Esthétique.

Sauf Kant, qui exclue le chapitre sans vergogne de son traité "sur la faculté de juger":

« [La musique] produit une agréable jouissance personnelle. En revanche, si l’on estime la valeur des beaux-arts d’après la culture qu’ils procurent à l’âme, et si l’on prend pour critère l’extension des facultés qui doivent coïncider dans le jugement pour produire des connaissances, la musique sera reléguée au dernier rang des beaux-arts […]. De ce point de vue, les arts de l’image la dépassent largement. […] D’autre part, on peut imputer à la musique un certain manque d’urbanité, car [...] ses effets dépassent la limite qu’on voudrait leur assigner (et s’étendent jusqu’au voisinage), et elle s’impose en quelque sorte, portant préjudice à ceux qui n’appartiennent pas à la société de musique ; ce qui n’est pas le cas des arts qui s’adressent à l’œil, puisqu’on peut toujours détourner son regard […]. Ceux qui ont recommandé qu’on chante des cantiques à l’occasion des dévotions domestiques n’ont pas réfléchi à la pénible incommodité que ces exercices bruyants font subir au public (on imagine Kant hurlant à ses voisins de la fermer lorsqu'il travaille, et d'aller chanter leurs cantiques ailleurs!!)... ».

Kant, Critique de la faculté de juger, § 53 (source ici)

Soit. Et je vais m'arrêter ici, mais j'aimerais quand même citer Schopenhauer (pardon de zapper Nietzsche, Thomas), qui donne une explication tout à fait originale de ce que fait la musique. En effet, il voyait la mélodie comme l'expression même du désir humain:

« La mélodie, la voix chantante [...] représente le jeu de la volonté raisonnable [...]. Il est dans la nature de l’homme de former des vœux, de les réaliser, d’en former aussitôt de nouveaux, et ainsi de suite indéfiniment ; il n’est heureux et calme que si le passage du désir à sa réalisation et celui du succès à un nouveau désir se font rapidement, car le retard de l’une amène la souffrance, et l’absence de l’autre produit une douleur stérile, l’ennui. (c'est très bien dit ça, soit dit en passant). La mélodie par essence reproduit tout cela ; elle erre par mille chemins, et s’éloigne sans cesse du ton fondamental […]. Tous ces écarts de la mélodie représentent les formes diverses du désir humain ; et son retour au ton fondamental en symbolise la réalisation. Inventer une mélodie, éclairer par là le fond le plus secret de la volonté et des désirs humains, telle est l’œuvre du génie ; ici plus que partout, il agit manifestement en dehors de toute réflexion. »

(Schopenhauer, Le monde comme Volonté et comme Représentation
, livre III, ch. 52 (source ici)

Allez zou, on termine en toccata, ça pète:

Commentaires

Anonyme a dit…
De fait, Nietzsche mériterait un développement à lui seul ! Rappelons-nous: Wie wenig gehört zum Glücke! Der Ton eines Dudelsacks. - Ohne Musik wäre das Leben ein Irrthum. Der Deutsche denkt sich selbst Gott liedersingend (Götzen-Dämmerung, Sprüche und Pfeile 33).
Mon cher Fr!!
Oui tu as raison, non seulement un post sur un blog, mais plusieurs livres ne suffiraient pas à exposer la pensée mouvante, paradoxale, complexe mais si inspirante de ton homonyme allemand ;)
Peut-être pourrions nous en discuter live, autour d'un bon vin blanc?
Unknown a dit…
Kant ou la critique tout court